Guide complet
L'Enfant et l'Adolescent en Psychanalyse
Guide complet sur la psychanalyse de l'enfant et de l'adolescent : origines, pionniers (Dolto, Klein, Winnicott), stades du développement, troubles courants et place des parents dans la cure.
La psychanalyse de l'enfant : origines et pionniers
La psychanalyse de l'enfant constitue l'une des avancées les plus décisives de la clinique psychanalytique au XXe siècle. Si Sigmund Freud a posé les fondations théoriques dès 1905 avec ses Trois essais sur la théorie sexuelle, il n'a jamais pratiqué directement l'analyse d'enfants. C'est le célèbre cas du petit Hans (1909) qui inaugure paradoxalement ce champ : Freud supervise le père de l'enfant, Herbert Graf, alors âgé de cinq ans, pour traiter une phobie des chevaux. Ce dispositif indirect marque à la fois l'intuition géniale de Freud — l'enfant a une vie psychique inconsciente — et la limite de sa pratique, restée centrée sur l'adulte.
Il faudra attendre les années 1920 pour que deux femmes, animées par des convictions théoriques divergentes, fondent véritablement la psychanalyse de l'enfant comme discipline autonome. Anna Freud (1895–1982), fille cadette de Sigmund, et Melanie Klein (1882–1960), émigrée autrichienne installée à Londres, engagent dès 1927 une controverse féconde qui structurera le champ pendant des décennies. Pour Anna Freud, l'analyse de l'enfant nécessite une phase préparatoire éducative : l'analyste doit d'abord nouer une alliance avec l'enfant et tenir compte de la dépendance réelle à ses parents. Pour Klein, au contraire, l'enfant est analysable dès le plus jeune âge à travers le jeu libre, équivalent de l'association libre chez l'adulte.
Cette querelle fondatrice éclate publiquement lors des Grandes Controverses (Controversial Discussions) de la Société britannique de psychanalyse entre 1941 et 1945. Elle aboutit à la création de trois courants au sein de la British Psychoanalytical Society : le groupe kleinien, le groupe anna-freudien et le Middle Group, dont Donald Woods Winnicott (1896–1971) deviendra la figure majeure. Pédiatre de formation, Winnicott apporte une contribution irremplaçable en articulant le développement affectif de l'enfant à la qualité de l'environnement maternel. Ses concepts de mère suffisamment bonne (good enough mother), d'objet transitionnel et d'espace potentiel renouvellent profondément la compréhension du lien précoce entre le bébé et son entourage.
En France, la psychanalyse de l'enfant se développe sous l'impulsion de Sophie Morgenstern (1875–1940), pionnière de l'utilisation du dessin d'enfant comme matériel analytique à l'hôpital Sainte-Anne dès les années 1920. Sa disparition tragique en 1940 interrompt une œuvre précurseur, mais le relais sera pris après-guerre par des figures majeures : Françoise Dolto, Maud Mannoni et Jenny Aubry, qui ancreront durablement la pratique analytique avec l'enfant dans le paysage clinique français.
Françoise Dolto et la révolution de l'écoute infantile
Françoise Dolto (1908–1988) occupe une place singulière dans l'histoire de la psychanalyse : à la fois clinicienne d'exception, théoricienne originale et figure publique, elle a transformé le regard que la société française porte sur l'enfant. Sa thèse de médecine, soutenue en 1939 sous le titre Psychanalyse et pédiatrie, constitue déjà un manifeste : l'enfant est un sujet à part entière, doté d'une parole propre, et non un adulte en miniature ou un être passif soumis à l'éducation.
Au cœur de l'apport de Dolto se trouve le concept d'image inconsciente du corps, qu'elle distingue soigneusement du schéma corporel neurologique. Là où le schéma corporel est une donnée anatomique partagée par tous les individus sains, l'image inconsciente du corps est propre à chaque sujet, façonnée par l'histoire relationnelle et les échanges langagiers dès la vie intra-utérine. C'est cette image qui se trouve altérée dans les symptômes de l'enfant — énurésie, anorexie, phobies, troubles du sommeil — et c'est à elle que l'analyste doit s'adresser.
Dolto insiste sur un principe clinique fondamental : tout doit être dit à l'enfant, y compris les vérités difficiles (adoption, maladie, mort d'un proche, séparation des parents), à condition que cela soit formulé dans des mots justes, adaptés à son âge et à sa capacité de compréhension. Ce principe, révolutionnaire dans les années 1950-1960, s'oppose frontalement aux pratiques pédiatriques et éducatives de l'époque, qui entretenaient le secret et le non-dit autour de l'enfant.
L'engagement public de Dolto culmine avec la création de la Maison Verte en 1979, lieu d'accueil pour les enfants de zéro à trois ans accompagnés de leurs parents. Ni crèche, ni centre de soins, la Maison Verte est un espace de socialisation et de parole où des psychanalystes accueillent les familles sans rendez-vous. L'idée, inspirée par la clinique de Dolto, est de prévenir les troubles psychiques précoces en offrant un lieu de transition entre la famille et la vie sociale. Le modèle a depuis essaimé dans toute la France et à l'étranger, avec plus de cent cinquante structures inspirées de la Maison Verte dans le monde.
Entre 1976 et 1978, Dolto anime sur France Inter l'émission radiophonique Lorsque l'enfant paraît, où elle répond en direct aux questions de parents. Cette émission, écoutée par des millions d'auditeurs, contribue à diffuser dans le grand public l'idée que l'enfant est un être de langage et de désir, et que ses symptômes ont un sens qu'il convient de déchiffrer plutôt que de réprimer.
Melanie Klein et le jeu comme langage
Melanie Klein développe, à partir de 1923, une technique du jeu (Spieltechnik) qui bouleverse la pratique analytique avec les enfants. Là où Freud pensait que le jeune enfant ne pouvait produire de véritable transfert, Klein démontre cliniquement que le jeu de l'enfant — avec des petits jouets, des figurines, de l'eau, du sable — constitue un équivalent de l'association libre. Chaque mise en scène ludique exprime des fantasmes inconscients, des angoisses, des vœux et des conflits que l'analyste peut interpréter directement.
Le cadre kleinien est remarquablement simple et constant : une pièce réservée à l'enfant, un tiroir personnel contenant un ensemble standardisé de petits objets (figurines humaines et animales, cubes, voitures, ciseaux, papier, colle, eau), et la présence attentive de l'analyste. Klein n'hésite pas à formuler des interprétations transférentielles dès les premières séances, y compris avec des enfants de deux ou trois ans. Cette audace clinique lui vaut des critiques véhémentes de la part du courant anna-freudien, mais elle produit des résultats thérapeutiques documentés et ouvre un champ théorique considérable.
Parmi les concepts majeurs de Klein, la notion de position dépressive (élaborée en 1934) et de position schizo-paranoïde (1946) décrivent les deux modalités fondamentales du fonctionnement psychique du nourrisson. Dans la position schizo-paranoïde, qui prédomine durant les trois ou quatre premiers mois, le bébé clive l'objet maternel en un bon sein gratifiant et un mauvais sein persécuteur. L'angoisse dominante est de nature persécutive : le bébé craint la destruction par le mauvais objet. Dans la position dépressive, qui s'installe vers le quatrième ou cinquième mois, l'enfant parvient à intégrer le bon et le mauvais objet en un objet total et éprouve de la culpabilité et du chagrin face aux attaques fantasmatiques qu'il a dirigées contre l'objet aimé. Cette position dépressive est, pour Klein, le fondement de la capacité de réparation et de la créativité humaine.
L'héritage de Klein se prolonge avec des analystes comme Wilfred Bion (1897–1979), qui développe la notion de contenant-contenu et de capacité de rêverie maternelle, et Herbert Rosenfeld, qui applique la clinique kleinienne aux états psychotiques. Esther Bick (1902–1983), élève de Klein, crée en 1948 à la Tavistock Clinic de Londres la méthode d'observation du nourrisson (infant observation), devenue depuis un pilier de la formation des psychanalystes d'enfants dans le monde entier.
Les stades du développement psychosexuel
La théorie freudienne des stades du développement psychosexuel reste un repère structurant pour la psychanalyse de l'enfant, même si elle a été considérablement enrichie et nuancée depuis. Freud décrit une succession de stades organisés autour de zones érogènes dominantes, chaque stade posant des enjeux psychiques spécifiques dont la résolution — ou l'échec — conditionne l'organisation ultérieure de la personnalité.
Le stade oral (de la naissance à environ dix-huit mois) est dominé par la zone buccale : le nourrisson explore le monde par la succion, la morsure, l'incorporation. L'enjeu fondamental est la constitution du lien à l'objet primaire (le sein, la mère) et l'établissement d'un sentiment de confiance de base. C'est le stade que Klein et Winnicott ont le plus profondément retravaillé, en montrant la richesse des fantasmes et des angoisses qui l'habitent.
Le stade anal (d'environ dix-huit mois à trois ans) coïncide avec l'apprentissage de la propreté et l'acquisition du contrôle sphinctérien. L'enfant découvre le pouvoir de retenir et de lâcher, ce qui se traduit psychiquement par les dialectiques du don et du refus, de la maîtrise et de la soumission, de l'autonomie et de la dépendance. Les fixations au stade anal peuvent se manifester ultérieurement par des traits de caractère obsessionnel — ordre excessif, avarice, entêtement — ou, à l'inverse, par un laisser-aller provocateur.
Le stade phallique (de trois à cinq ans environ) est le moment crucial du complexe d'Œdipe, que Freud considère comme le noyau des névroses. L'enfant dirige ses désirs amoureux vers le parent du sexe opposé et éprouve une rivalité jalouse envers le parent du même sexe. La résolution du complexe d'Œdipe, par l'identification au parent rival et l'intériorisation de l'interdit, constitue le fondement du Surmoi et de l'accès à la loi symbolique. Jacques Lacan reformulera ce processus en termes de métaphore paternelle et de Nom-du-Père, insistant sur la dimension langagière et symbolique de la castration.
La période de latence (de six à onze ans environ) se caractérise par un apaisement apparent des pulsions sexuelles et un investissement massif des apprentissages scolaires, de la socialisation et de la sublimation. C'est l'âge de la curiosité intellectuelle, de la collection, du sport, de la lecture. Les troubles qui émergent à cet âge — phobie scolaire, difficultés d'apprentissage, inhibition intellectuelle — signalent souvent une résolution insuffisante du conflit œdipien ou une difficulté de sublimation.
L'adolescence : crise ou mutation psychique
L'adolescence représente, du point de vue psychanalytique, un véritable remaniement de l'ensemble de l'appareil psychique. L'irruption de la puberté — avec les transformations corporelles, l'émergence de la génitalité et la poussée pulsionnelle — réactive massivement les conflits infantiles que la période de latence avait mis en sommeil. Le psychanalyste français Philippe Gutton parle d'un pubertaire pour désigner le travail psychique spécifique imposé par les transformations biologiques de la puberté, et d'un adolescens pour nommer le processus de subjectivation qui s'y articule.
Plusieurs remaniements majeurs caractérisent le travail psychique de l'adolescence. Le premier est le deuil des objets infantiles : l'adolescent doit renoncer aux parents idéalisés de l'enfance, ce qui provoque un mouvement dépressif souvent masqué par l'agitation, la provocation ou le retrait. Le deuxième est la réactivation du complexe d'Œdipe sous une forme nouvelle : les désirs incestueux, autrefois contenus par la barrière de la latence, ressurgissent avec une intensité accrue du fait de la maturation sexuelle, ce qui oblige l'adolescent à mettre en œuvre de nouvelles défenses — évitement du contact physique avec les parents, dévalorisation, conflits d'autorité.
Le troisième remaniement concerne l'identité. L'adolescent doit construire une image de soi nouvelle, intégrant un corps transformé, une identité sexuée et une position subjective distincte de celle de ses parents. Ce processus, que le psychanalyste Moses Laufer (1928–2006) a décrit comme le breakdown développemental, peut s'accompagner de passages à l'acte, de conduites à risque, de troubles alimentaires (anorexie, boulimie), de scarifications ou d'idéation suicidaire qui témoignent de la difficulté à intégrer le corps sexué.
Winnicott, dans son texte célèbre Adolescence : la lutte pour se sentir réel (1971), souligne que l'adolescent a besoin de s'opposer sans être détruit et de trouver des limites sans être écrasé. Il met en garde les adultes contre deux écueils symétriques : la capitulation devant les revendications adolescentes (qui prive le jeune de l'expérience structurante de la confrontation) et la répression autoritaire (qui confirme les fantasmes de destruction). L'adolescent a besoin, selon Winnicott, d'un environnement qui survive à ses attaques sans exercer de représailles.
La clinique analytique de l'adolescent pose des questions techniques spécifiques. Le dispositif classique du divan est rarement adapté : la position allongée réactive trop directement les fantasmes de passivité et de séduction. Le face-à-face, parfois associé à des médiations (dessin, écriture, jeux vidéo), est généralement préféré. Le transfert adolescent est souvent intense et fluctuant, oscillant entre idéalisation et rejet brutal de l'analyste, ce qui exige une souplesse du cadre sans pour autant renoncer à sa fonction contenante.
Les troubles de l'enfant : phobie scolaire, énurésie, troubles du comportement
La clinique psychanalytique de l'enfant rencontre un éventail de manifestations symptomatiques dont la diversité reflète la richesse du fonctionnement psychique infantile. Loin de constituer de simples « problèmes de comportement » à corriger, ces symptômes sont compris comme des formations de compromis entre des forces psychiques antagonistes — pulsions, défenses, exigences du Surmoi, contraintes de la réalité — et comme des messages adressés à l'entourage.
La phobie scolaire (ou refus scolaire anxieux) constitue l'un des motifs de consultation les plus fréquents chez l'enfant de latence et le jeune adolescent. Il ne s'agit pas d'un simple caprice ou d'un manque de motivation, mais d'une angoisse massive déclenchée par la séparation d'avec le milieu familial. Dans la lecture psychanalytique, la phobie scolaire met souvent en jeu une angoisse de séparation non résolue, liée à la crainte inconsciente que quelque chose de terrible arrive au parent (ou à soi-même) pendant l'absence. Elle peut aussi révéler une inhibition intellectuelle d'origine œdipienne : savoir, c'est pénétrer un domaine interdit, et l'enfant se paralyse devant l'acte même d'apprendre.
L'énurésie (le fait d'uriner involontairement, généralement la nuit, au-delà de l'âge habituel d'acquisition de la propreté) est un symptôme paradigmatique de la clinique infantile. Lorsque les causes organiques ont été écartées, l'énurésie révèle souvent un conflit psychique autour du contrôle et de l'autonomie (problématique anale), ou une régression à un stade antérieur du développement en réponse à un événement perturbateur (naissance d'un cadet, déménagement, séparation parentale). Dolto interprétait fréquemment l'énurésie comme l'expression d'un excès de sollicitude maternelle qui empêche l'enfant d'accéder à la maîtrise de son corps.
Les troubles du comportement — agitation, opposition systématique, agressivité, mensonge, vol — sont souvent les manifestations les plus bruyantes et les plus dérangeantes pour l'entourage. La psychanalyse les comprend comme des actes-symptômes qui expriment dans le registre de l'agir ce que l'enfant ne peut symboliser par la parole. Winnicott a magistralement analysé la tendance antisociale (antisocial tendency) chez l'enfant comme l'expression d'un espoir : l'enfant qui vole ou qui détruit cherche inconsciemment à retrouver un objet bon dont il a été privé (deprivation). C'est un appel à l'environnement, un signe de vitalité psychique et non un simple trouble à réprimer.
D'autres manifestations fréquentes incluent les troubles du sommeil (terreurs nocturnes, cauchemars récurrents, insomnie d'endormissement), les troubles alimentaires de l'enfant (anorexie du nourrisson, mérycisme, alimentation sélective), les tics et bégaiements, et les troubles psychosomatiques (douleurs abdominales, céphalées, eczéma). Dans chaque cas, le symptôme est entendu comme une parole du corps qui appelle un déchiffrement et non une simple suppression comportementale. La psychanalyse ne vise pas l'éradication rapide du symptôme, mais la compréhension de sa fonction dans l'économie psychique de l'enfant et de sa famille.
La place des parents dans la cure
La question de la place des parents dans le travail analytique avec l'enfant est l'un des points les plus délicats et les plus débattus de la clinique. Contrairement à l'analyse d'adulte, où le patient vient de son propre chef, l'enfant est amené par ses parents, qui sont à la fois les demandeurs de la consultation, les acteurs de l'environnement quotidien et, souvent, les protagonistes inconscients du conflit dont l'enfant est le symptôme.
Maud Mannoni (1923–1998) a montré de manière saisissante, dans L'enfant, sa « maladie » et les autres (1967), combien le symptôme de l'enfant peut être le porte-voix du conflit parental inconscient. L'enfant occupe parfois une place assignée dans le fantasme des parents — enfant réparateur, enfant substitut d'un deuil non fait, enfant prolongement narcissique — et son symptôme vient à la fois exprimer et dénoncer cette assignation. Dans cette perspective, traiter l'enfant sans entendre les parents revient à ignorer le contexte même dans lequel le symptôme prend sens.
Les modalités d'implication des parents varient considérablement selon les praticiens et les situations. Certains psychanalystes proposent des entretiens parentaux réguliers, conduits par le même analyste ou par un collègue distinct, pour permettre aux parents d'élaborer leur propre souffrance et de comprendre leur participation involontaire au symptôme de l'enfant. D'autres maintiennent une séparation stricte entre l'espace analytique de l'enfant et les échanges avec les parents, afin de préserver la confidentialité du matériel produit par l'enfant en séance. Cette confidentialité est un point éthique fondamental : l'enfant, même très jeune, doit pouvoir compter sur le fait que ce qu'il dit, joue ou dessine en séance ne sera pas rapporté à ses parents.
Dolto insistait sur le fait que le psychanalyste n'est pas un éducateur ni un conseiller parental. Son rôle n'est pas de dire aux parents ce qu'ils doivent faire, mais de les aider à entendre ce que leur enfant leur dit à travers ses symptômes. Néanmoins, certaines informations doivent circuler : l'analyste peut signaler aux parents que l'enfant a besoin qu'on lui parle de tel événement familial, ou que telle attitude éducative entretient le symptôme, sans pour autant révéler le contenu des séances.
Dans le cas de la thérapie familiale psychanalytique, le dispositif intègre explicitement l'ensemble de la famille dans le travail. Ce courant, développé en France par des auteurs comme Alberto Eiguer et André Ruffiot, s'intéresse aux transmissions inconscientes intergénérationnelles — secrets de famille, mandats transgénérationnels, loyautés invisibles — qui peuvent peser sur le développement de l'enfant. L'analyse des dynamiques familiales inconscientes permet alors de libérer l'enfant d'un rôle qui ne lui appartient pas.
Quand consulter pour son enfant ou adolescent
La question du moment opportun pour consulter est essentielle. De nombreux parents hésitent, partagés entre l'inquiétude et la crainte de « psychologiser » un comportement normal. Il est important de rappeler qu'une consultation psychanalytique n'est pas un acte lourd ni définitif : elle peut se limiter à quelques entretiens préliminaires permettant d'évaluer la nature et la gravité des difficultés, et déboucher ou non sur une proposition de traitement.
Plusieurs signaux d'alerte justifient une consultation :
- Un changement brutal de comportement (enfant jusque-là sociable qui se replie, enfant calme qui devient agressif, chute soudaine des résultats scolaires).
- Des symptômes persistants qui ne cèdent pas malgré la réassurance et le soutien parental : troubles du sommeil, énurésie, refus alimentaire, peurs envahissantes.
- Une souffrance exprimée par l'enfant lui-même : tristesse, pleurs inexpliqués, propos sur la mort, sentiment d'être nul ou différent des autres.
- Des difficultés relationnelles marquées : isolement, conflits répétés avec les pairs, incapacité à nouer des amitiés.
- Des événements de vie potentiellement traumatiques : deuil, séparation des parents, déménagement, naissance d'un frère ou d'une sœur, maltraitance, harcèlement scolaire.
- À l'adolescence : conduites à risque (alcool, drogues, scarifications), déscolarisation, enfermement numérique excessif, troubles alimentaires.
Le premier entretien se déroule habituellement en présence des parents et de l'enfant. L'analyste observe les interactions, écoute la formulation de la demande par les parents et donne à l'enfant la possibilité de s'exprimer sur sa propre perception de la situation. Avec les plus jeunes, du matériel de dessin et des jouets sont mis à disposition. Avec les adolescents, un temps de parole en tête-à-tête est généralement proposé dès la première rencontre, pour signifier que l'espace thérapeutique est le leur.
La fréquence des séances varie selon l'âge de l'enfant, la nature des troubles et le cadre institutionnel. Une psychothérapie psychanalytique se déroule généralement à raison d'une à deux séances par semaine, tandis qu'une cure analytique au sens strict peut nécessiter trois à quatre séances hebdomadaires. Le choix du dispositif dépend de l'évaluation clinique initiale et doit être discuté avec les parents, en tenant compte des contraintes pratiques et financières.
Il convient enfin de souligner que la psychanalyse de l'enfant et de l'adolescent ne s'oppose pas aux autres approches — pédopsychiatrie, orthophonie, psychomotricité, soutien scolaire spécialisé. Elle s'articule fréquemment à un travail pluridisciplinaire, notamment dans le cadre des Centres Médico-Psychologiques (CMP) et des Centres Médico-Psycho-Pédagogiques (CMPP), qui proposent des prises en charge globales associant évaluation diagnostique, soins psychiques et rééducations. L'essentiel est que chaque professionnel respecte la spécificité de son écoute et que la coordination se fasse au service de l'enfant et non au détriment de la confidentialité du travail analytique.
La psychanalyse de l'enfant et de l'adolescent reste, plus d'un siècle après les intuitions fondatrices de Freud, un outil irremplaçable pour comprendre et soulager la souffrance psychique des plus jeunes. Dans un monde où l'accélération des rythmes de vie, la pression scolaire et l'omniprésence des écrans mettent à rude épreuve le développement affectif, offrir à un enfant un espace de parole où son symptôme est entendu comme un message — et non comme un dysfonctionnement à corriger — demeure un acte de soin profondément humaniste.