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Guide complet

Lacan : Enseignement et Concepts

Guide complet sur l'enseignement de Jacques Lacan : le signifiant, l'Autre, le Réel, le Symbolique, l'Imaginaire, le stade du miroir, les quatre discours et l'héritage de la psychanalyse lacanienne.

Peu de figures intellectuelles du XXe siecle ont suscite autant de passions, de controverses et de renouvellements theoriques que Jacques Lacan (1901-1981). Psychiatre de formation, psychanalyste par vocation, lecteur inlassable de Freud, de Hegel, de Saussure et de Levi-Strauss, Lacan a profondement transforme la psychanalyse en la confrontant aux sciences du langage, a la logique mathematique et a la topologie. Son enseignement, deploye sur plus de trente ans a travers ses Seminaires, reste aujourd'hui une reference incontournable pour quiconque s'interesse a la vie psychique, au desir et a la parole.

Ce guide propose une traversee de l'oeuvre lacanienne, depuis les premieres intuitions cliniques des annees 1930 jusqu'aux elaborations les plus tardives sur le noeud borromeen. Il s'adresse aussi bien aux praticiens en formation qu'aux lecteurs curieux souhaitant comprendre pourquoi la pensee de Lacan continue d'irriguer la psychanalyse contemporaine, la philosophie, la theorie litteraire et les sciences humaines.

Jacques Lacan : parcours et ruptures

Ne le 13 avril 1901 a Paris dans une famille catholique de la bourgeoisie, Jacques-Marie Emile Lacan fait ses etudes de medecine avant de se specialiser en psychiatrie. C'est a l'hopital Sainte-Anne qu'il redige, en 1932, sa these de doctorat intitulee De la psychose paranoiaque dans ses rapports avec la personnalite, consacree au cas Aimee. Ce travail, salue par les surrealistes -- Salvador Dali en fait l'eloge --, marque deja la singularite de son approche : articuler rigueur clinique et ambition theorique.

Des 1934, Lacan entreprend une analyse personnelle avec Rudolph Loewenstein et rejoint la Societe psychanalytique de Paris (SPP). Mais tres vite, son style tranche. Il pratique des seances a duree variable, refuse le minutage rigide impose par l'International Psychoanalytical Association (IPA) et revendique une fidelite au texte freudien que ses collegues jugent provocatrice. En 1953, une premiere scission eclate : Lacan quitte la SPP pour fonder, avec Daniel Lagache et Francoise Dolto, la Societe francaise de psychanalyse (SFP). Dix ans plus tard, en 1963, l'IPA exige sa radiation de la liste des analystes didacticiens ; il repond en creant l'Ecole freudienne de Paris (EFP) en 1964, qu'il dissoudra lui-meme en 1980, un an avant sa mort.

Ces ruptures institutionnelles ne sont pas anecdotiques : elles traduisent un rapport singulier a la transmission. Pour Lacan, l'enseignement de la psychanalyse ne saurait se reduire a un cursus academique normalise. La formation de l'analyste passe par l'experience de sa propre cure, par le travail du cas et par un engagement de parole que nul reglement administratif ne peut garantir. Cette conviction le conduira a inventer la procedure de la passe, dispositif par lequel un analysant temoigne de la fin de sa cure devant des pairs, dans une tentative inedite de soustraire l'autorisation de l'analyste a la cooptation bureaucratique.

Le retour a Freud

Le geste fondateur de l'enseignement lacanien tient en une formule prononcee lors du celebre Discours de Rome de septembre 1953 : il faut operer un retour a Freud. Ce mot d'ordre ne designe pas un retour nostalgique aux origines, mais une relecture rigoureuse des textes freudiens a la lumiere de la linguistique structurale. La, ou la psychanalyse post-freudienne (notamment l'Ego Psychology americaine portee par Hartmann, Kris et Loewenstein) mettait l'accent sur le renforcement du moi et l'adaptation a la realite, Lacan reaffirme le primat de l'inconscient comme lieu de verite du sujet.

Ce retour passe par un detour decisif : la linguistique de Ferdinand de Saussure et l'anthropologie structurale de Claude Levi-Strauss. De Saussure, Lacan retient la distinction entre signifiant et signifie, mais il en inverse la hierarchie : ce n'est plus le signifie qui commande le signifiant, c'est le signifiant qui produit des effets de signifie. Le fameux algorithme S/s -- le signifiant sur le signifie, separes par une barre resistante au franchissement -- concentre cette revolution. De Levi-Strauss, il retient l'idee que les structures symboliques (parenteles, mythes, regles d'echange) preexistent aux individus et organisent leur place dans le monde. L'ordre symbolique precede le sujet, qui ne vient a l'existence qu'en s'y inscrivant par la parole.

Ce geste a des consequences cliniques immediates. Si l'inconscient est structure comme un langage, alors la cure analytique ne consiste pas a renforcer un moi pretendument autonome, mais a permettre au sujet d'entendre ce que sa parole dit a son insu. L'analyste n'est pas un pedagogue ni un guide : il est le destinataire d'une parole qui, dans ses achoppements, ses lapsus, ses equivoques, revele la verite du desir inconscient.

Les trois registres : Reel, Symbolique, Imaginaire (RSI)

La tripartition Reel, Symbolique, Imaginaire constitue l'armature conceptuelle de toute l'oeuvre lacanienne. Introduite des les annees 1950, elle connait des remaniements considerables au fil des Seminaires, jusqu'a sa formalisation topologique par le noeud borromeen dans les annees 1970. Comprendre ces trois registres, c'est disposer d'une boussole pour naviguer dans la clinique psychanalytique.

L'Imaginaire designe le registre de l'image, de la ressemblance, de la captation speculaire. C'est le domaine du moi tel qu'il se constitue dans le miroir : une totalite illusoire, un revetement narcissique qui voile la division du sujet. La relation imaginaire est duelle, faite de rivalite, de jalousie, d'identification et d'agressivite. Elle sous-tend les phenomenes de fascination et d'alienation qui marquent la vie sociale et affective.

Le Symbolique designe l'ordre du langage, de la loi, de la difference. C'est par le Symbolique que le sujet accede a une position dans la structure -- fils, fille, pere, mere -- et qu'il se trouve inscrit dans une genealogie et une histoire. Le Symbolique introduit la coupure : il separe le sujet de la jouissance fusionnelle avec la mere et lui ouvre l'acces au desir, toujours arrime a un manque. Le Nom-du-Pere, concept central de la clinique lacanienne, designe la fonction symbolique qui opere cette coupure et garantit l'articulation du desir a la loi. Sa forclusion -- c'est-a-dire son rejet hors du Symbolique -- constitue pour Lacan le mecanisme specifique de la psychose.

Le Reel est sans doute le registre le plus difficile a cerner, precisement parce qu'il echappe par definition a la prise du langage et de l'image. Le Reel n'est pas la realite (qui est toujours deja filtree par l'Imaginaire et le Symbolique) : il est ce qui resiste a la symbolisation, ce qui revient toujours a la meme place, ce qui ne cesse pas de ne pas s'ecrire. Le Reel se manifeste dans la clinique sous la forme du trauma, de la repetition, de la jouissance qui deborde les capacites d'elaboration du sujet. C'est face au Reel que l'analyste mesure les limites du pouvoir de la parole -- et la necessite de s'y confronter malgre tout.

A partir du Seminaire XX, Encore (1972-1973), et surtout dans le Seminaire XXII, RSI (1974-1975), Lacan recourt au noeud borromeen -- trois anneaux noues de telle sorte que la coupure de l'un libere les deux autres -- pour formaliser l'articulation de ces trois registres. Cette topologie n'est pas une simple metaphore : elle vise a rendre compte de la structure meme de l'experience subjective, y compris dans ses points de defaillance (psychose, perversion, symptome).

Le stade du miroir

Presente pour la premiere fois au congres de l'IPA a Marienbad en 1936, puis repris dans un texte devenu canonique au congres de Zurich en 1949, le stade du miroir est la premiere grande contribution theorique de Lacan. Il decrit le moment ou le nourrisson, entre six et dix-huit mois, reconnait son image dans le miroir et jubile de se percevoir comme une totalite unifiee, alors meme que son corps reste marque par l'incoordination motrice et la prematurite biologique.

Cette identification a l'image speculaire fonde le moi (le je) comme instance imaginaire. Mais elle comporte une alienation constitutive : le sujet se prend pour ce qu'il n'est pas, une forme complete et maitrisee. Le moi est donc d'emblee un meconnaissance -- il se constitue sur un leurre. Cette these a des consequences cliniques majeures : renforcer le moi, comme le preconise l'Ego Psychology, revient a renforcer l'alienation imaginaire du sujet au lieu de l'en delivrer. La cure analytique doit au contraire viser au-dela du moi, en direction du sujet de l'inconscient, divise par le signifiant et marque par le manque.

Le stade du miroir articule deja les trois registres : l'image speculaire releve de l'Imaginaire, la parole de l'Autre qui ratifie l'identification ("oui, c'est bien toi") releve du Symbolique, et le decalage irreductible entre le corps reel et l'image releve du Reel. Il prefigure ainsi l'ensemble de l'edifice theorique lacanien.

L'inconscient structure comme un langage

La these selon laquelle "l'inconscient est structure comme un langage" est sans doute la proposition la plus celebre de Lacan. Enoncee de maniere programmatique des le Discours de Rome (1953), elle trouve son elaboration la plus systematique dans le Seminaire V, Les formations de l'inconscient (1957-1958), et dans les deux grands textes des Ecrits : L'instance de la lettre dans l'inconscient et Fonction et champ de la parole et du langage.

L'argument procede d'une relecture des mecanismes decouverts par Freud dans L'interpretation des reves (1900). Freud distinguait deux operations fondamentales du travail du reve : la condensation (Verdichtung) et le deplacement (Verschiebung). Lacan les reinterprete comme les deux figures maitresses de la rhetorique : la metaphore (substitution d'un signifiant a un autre) et la metonymie (glissement du signifie sous la chaine signifiante). L'inconscient ne parle donc pas un langage primitif ou chaotique : il obeit aux lois memes du langage, a ses mecanismes de substitution et de combinaison.

Cette these permet a Lacan de reformuler la notion de symptome. Le symptome n'est plus simplement l'expression d'un conflit pulsionnel : il est un message chiffre, une metaphore dans laquelle un signifiant refoule a ete remplace par un autre. "Le symptome est une metaphore", ecrit Lacan, "que l'on veuille ou non se le dire, comme le desir est une metonymie, meme si l'homme s'en gausse." Dechiffrer le symptome, c'est donc retrouver le signifiant refoule qui insiste derriere la substitution metaphorique.

La consequence majeure de cette approche concerne le statut du sujet. Si l'inconscient est structure comme un langage, le sujet n'est pas une substance, une interiorite psychologique ou un moi reflexif. Il est un effet du signifiant, produit dans l'intervalle entre deux signifiants. "Un signifiant, c'est ce qui represente le sujet pour un autre signifiant" : cette formule, repetee inlassablement par Lacan, condense toute une ontologie. Le sujet n'existe que represente -- et donc toujours divise, toujours manquant a etre. C'est ce que Lacan note par le matheme $ (S barre), le sujet barre par le signifiant.

Le graphe du desir et l'objet petit a

Le graphe du desir, elabore entre 1957 et 1960 dans le Seminaire V puis dans l'article Subversion du sujet et dialectique du desir, est l'un des schemas les plus ambitieux de Lacan. Il se presente comme un graphe a plusieurs etages, articulant la chaine signifiante, la demande, le desir et le fantasme. A l'intersection de ces niveaux se situe l'objet petit a, peut-etre le concept le plus original de tout l'edifice lacanien.

L'objet a n'est pas un objet au sens courant du terme. Il ne designe pas une chose du monde, mais le reste produit par l'operation symbolique, ce qui choit du sujet lorsqu'il s'inscrit dans le langage. Il est la cause du desir, non son but ; il est ce qui fait que le desir ne se satisfait jamais pleinement, qu'il glisse sans cesse d'objet en objet, dans une metonymie infinie. L'objet a prend des formes cliniques diverses : le sein, les feces, le regard, la voix -- autant de figures de la perte originaire autour desquelles s'organise la vie pulsionnelle du sujet.

Le fantasme, note par le matheme $ ◇ a (S barre poincon de petit a), designe le rapport singulier du sujet a cet objet perdu. Il constitue le cadre fixe a travers lequel le sujet organise sa realite et son rapport a l'Autre. La traversee du fantasme, que Lacan situe comme visee de la cure, ne consiste pas a abolir le fantasme mais a en modifier le rapport du sujet : a passer d'une position de sujection imaginaire a une assomption de la perte qui le constitue.

La notion d'objet a connaitra une evolution decisive dans le dernier enseignement de Lacan. A partir des annees 1970, l'objet a sera de plus en plus pense du cote du Reel et de la jouissance, comme ce noyau irreductible que le signifiant echoue a resorber. Le plus-de-jouir, calque sur la plus-value marxienne, designe cette jouissance residuelle que le discours ne cesse de produire et qui alimente la repetition.

Les quatre discours

Dans le Seminaire XVII, L'envers de la psychanalyse (1969-1970), Lacan formalise une theorie du lien social a travers quatre structures discursives. Chaque discours est defini par la position de quatre termes -- le signifiant maitre (S1), le savoir (S2), le sujet ($) et l'objet a -- dans quatre places fonctionnelles : l'agent, l'autre, la production et la verite.

Le discours du Maitre est le discours de la souverainete et de la gouvernance. Le signifiant maitre occupe la place de l'agent, commandant au savoir de produire des objets de jouissance. C'est le discours fondamental de toute civilisation, celui par lequel un signifiant (un nom, un ideal, une loi) ordonne le champ social. Lacan y voit la structure meme du lien entre le maitre antique et l'esclave.

Le discours de l'Universite met le savoir en place d'agent. Il est le discours de la bureaucratie, de l'expertise, de la rationalite technocratique. Le savoir y commande au nom d'un signifiant maitre cache sous la barre, et produit un sujet divise, reduit a un etudiant ou un administre. Lacan y voit la forme contemporaine de la domination, plus insidieuse que le discours du Maitre parce qu'elle avance masquee sous l'autorite du savoir.

Le discours de l'Hysterique place le sujet divise ($) en position d'agent. C'est le discours de la question posee au maitre : "Qui suis-je ? Que veux-tu ? Pourquoi ton savoir ne repond-il pas a mon desir ?" Le sujet hysterique met le maitre au travail, l'oblige a produire du savoir, mais refuse toute reponse qui viendrait clore sa question. Ce discours est pour Lacan le moteur meme de la decouverte freudienne : c'est en ecoutant les hystériques que Freud a invente la psychanalyse.

Le discours de l'Analyste, enfin, place l'objet a en position d'agent. L'analyste ne se presente ni comme maitre, ni comme savant, ni comme sujet souffrant : il occupe la place de l'objet-cause du desir, ce qui permet a l'analysant de deployer sa parole et de produire ses propres signifiants maitres. C'est pourquoi le discours de l'analyste constitue, aux yeux de Lacan, l'envers du discours du Maitre : la ou le maitre commande, l'analyste fait silence ; la ou le maitre impose un signifiant, l'analyste suscite l'emergence du signifiant singulier du sujet.

Le Seminaire : une oeuvre vivante

Le Seminaire de Lacan, prononce de 1953 a 1980, d'abord a l'hopital Sainte-Anne puis a l'Ecole normale superieure et enfin a la Faculte de droit de la place du Pantheon, constitue le coeur battant de son oeuvre. Il s'agit non pas d'un cours magistral au sens classique, mais d'une elaboration en acte, ou la pensee se construit dans le mouvement meme de la parole, avec ses digressions, ses reprises, ses inventions soudaines.

L'oeuvre publiee du Seminaire compte a ce jour une trentaine de volumes, etablis pour la plupart par Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan et editeur de ses textes posthumes. Parmi les plus celebres, on citera :

  • Seminaire I : Les ecrits techniques de Freud (1953-1954), ou Lacan pose les bases de sa relecture de la technique analytique.
  • Seminaire III : Les psychoses (1955-1956), consacre a la forclusion du Nom-du-Pere et a la structure psychotique, avec une analyse magistrale du cas Schreber.
  • Seminaire VII : L'ethique de la psychanalyse (1959-1960), ou Lacan confronte la psychanalyse a la philosophie morale, elabore le concept de la Chose (das Ding) et pose la question de la jouissance.
  • Seminaire XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), prononce au lendemain de l'excommunication par l'IPA, ou Lacan reformule les concepts de repetition, de transfert, de pulsion et d'inconscient.
  • Seminaire XX : Encore (1972-1973), qui aborde la question de la jouissance feminine, du rapport entre les sexes et de l'amour, avec la formule devenue celebre : "Il n'y a pas de rapport sexuel."
  • Seminaire XXIII : Le sinthome (1975-1976), consacre a James Joyce, ou Lacan theorise le symptome comme quatrieme anneau du noeud borromeen, capable de suppler a la defaillance du Nom-du-Pere.

Le Seminaire n'est pas une doctrine close. Chaque annee apporte des remaniements, des inflexions, parfois des ruptures avec les positions anterieures. C'est cette dimension d'enseignement vivant -- ou l'echec, le tatonnement et la relance font partie integrante du processus -- qui distingue le Seminaire d'un traite systematique. Lacan ne cesse de rappeler que le savoir analytique ne se transmet pas comme un contenu figé mais comme une experience de parole.

L'heritage lacanien aujourd'hui

A la mort de Lacan, le 9 septembre 1981, le champ lacanien eclate en de multiples associations et ecoles. Jacques-Alain Miller fonde l'Ecole de la Cause freudienne (ECF), rattachee a l'Association mondiale de psychanalyse (AMP), qui regroupe aujourd'hui des milliers de praticiens sur plusieurs continents, avec des ecoles en France, en Espagne, en Italie, en Amerique latine et au-dela. D'autres orientations se sont constituees : l'Association lacanienne internationale (ALI), fondee par Charles Melman, les Forums du Champ lacanien, issus d'une scission de l'ECF en 1998, ou encore diverses associations en Amerique du Sud, ou la pensee de Lacan a connu un rayonnement particulierement intense, notamment en Argentine et au Bresil.

Au-dela du champ strictement psychanalytique, l'influence de Lacan s'est etendue a de nombreux domaines. En philosophie, les travaux d'Alain Badiou, de Slavoj Zizek et de Joan Copjec ont mobilise les concepts lacaniens pour penser la politique, l'ideologie et la subjectivite contemporaine. En theorie litteraire, la notion de signifiant, d'objet a et de jouissance a nourri les etudes sur le texte et l'ecriture. En etudes de genre, la theorie lacanienne de la sexuation -- avec ses formules de la sexuation et la distinction entre jouissance phallique et jouissance Autre -- a suscite des debats considerables, tant du cote des partisans que des critiques feministes.

La clinique lacanienne, pour sa part, continue de se deployer dans le champ de la sante mentale. La CIPPA (Coordination internationale entre psychotherapeutes psychanalystes s'occupant de personnes avec autisme), les consultations en institution psychiatrique, le travail aupres des sujets psychotiques, addicts ou en situation de precarite temoignent de la vitalite d'une pratique qui refuse de se reduire a un protocole standardise. Le concept de sujet de l'inconscient, irréductible aux categories diagnostiques du DSM, demeure un point d'appui essentiel pour les cliniciens qui refusent la reduction du psychisme a un ensemble de troubles comportementaux a corriger.

L'enseignement de Lacan pose enfin des questions fondamentales sur la transmission de la psychanalyse. Comment former un analyste ? Comment s'assurer que la psychanalyse ne se degrade pas en une technique parmi d'autres ? La procedure de la passe, malgre ses difficultes et ses echecs, reste une tentative unique de repondre a ces questions en s'en remettant a la parole du sujet plutot qu'a l'autorite de l'institution. C'est peut-etre la le legs le plus radical de Lacan : avoir pense la psychanalyse non comme un savoir constitue a transmettre, mais comme une experience -- toujours singuliere, toujours a recommencer -- de confrontation avec ce qui, dans la parole, echappe au sujet qui la profere.

En ce sens, lire Lacan aujourd'hui, c'est accepter d'etre derange. C'est renoncer au confort des certitudes pour se laisser enseigner par le texte, par la clinique, par le reel de la parole. C'est aussi reconnaitre que la psychanalyse n'est pas un savoir mort mais un discours vivant, capable de repondre aux malaises de la civilisation contemporaine -- a condition qu'on accepte de l'entendre.

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