Infidélité et collusion inconsciente
L'infidélité comme symptôme, non comme faute morale
La psychanalyse propose une lecture de l'infidélité radicalement différente de l'approche morale ou comportementale courante. L'infidélité n'est pas d'abord un manquement éthique ou le signe d'un « défaut de caractère » : elle est un acting out — une mise en acte d'un conflit inconscient qui ne peut pas (encore) être pensé ni verbalisé au sein du couple. À ce titre, elle concerne toujours les deux partenaires, même si un seul passe à l'acte.
Cette perspective n'a évidemment rien d'une « déculpabilisation » de l'infidèle, ni d'une accusation de la personne trompée. Elle vise à comprendre la fonction inconsciente de l'infidélité dans l'économie psychique du couple — ce qu'elle permet de ne pas penser, ce qu'elle tente de résoudre, ce qu'elle cherche à communiquer par la voie de l'agir plutôt que par celle de la parole.
La collusion infidèle de Mendelsohn
Le concept de collusion infidèle (collusive infidelity), développé par Robert Mendelsohn, constitue l'un des apports les plus percutants de la psychanalyse du couple à la compréhension de l'infidélité. Mendelsohn montre que dans de nombreux cas, l'infidélité s'inscrit dans une collusion conjugale inconsciente : le partenaire « trompé » participe inconsciemment à la triangulation.
Le mécanisme est le suivant : par le biais de l'identification projective, l'un des partenaires projette dans l'autre ses propres désirs interdits — désirs sexuels, désirs d'autonomie, désirs de transgression. Le partenaire qui reçoit ces projections les met en acte à la place de celui qui les a projetées. L'infidèle agit le désir interdit du couple, tandis que le partenaire « trompé » peut maintenir sa position de victime innocente.
Ce scénario inconscient sert les deux partenaires : l'un peut vivre la transgression par procuration, l'autre l'actualise dans la réalité. Le couple maintient ainsi un équilibre défensif : les désirs dangereux sont à la fois satisfaits (par l'agir de l'un) et déniés (par l'indignation de l'autre). La découverte de l'infidélité elle-même est souvent « arrangée » inconsciemment : l'infidèle laisse des indices, le partenaire trompé « choisit » de ne pas voir — jusqu'au moment où la collusion ne tient plus.
Josephs et la vengeance œdipienne
Lawrence Josephs a proposé une lecture complémentaire en termes de vengeance œdipienne (oedipal revenge). Dans cette configuration, l'infidélité est une identification à un parent désiré mais infidèle. Le sujet qui a souffert de l'infidélité d'un parent (réelle ou fantasmée) reproduit activement ce qu'il a subi passivement : il devient celui qui trompe, inversant ainsi la position œdipienne originaire.
La triangulation œdipienne est ici rejouée sur la scène conjugale. Le partenaire trompé est mis dans la position de l'enfant exclu de la scène primitive — celui qui sait que ses parents ont un lien dont il est exclu, et qui ne peut que subir cette exclusion avec rage et impuissance. L'amant ou la maîtresse occupe la position du parent rival — celui qui possède ce que le sujet ne peut pas avoir.
Josephs montre que cette configuration peut fonctionner en boucle : le partenaire trompé, identifié à l'enfant exclu, peut à son tour passer à l'acte infidèle en guise de vengeance, reproduisant ainsi indéfiniment le triangle œdipien non résolu.
Freud et les trois types de jalousie
Freud, dans son texte « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité » (1922), distingue trois types de jalousie qui éclairent différemment les dynamiques infidèles :
| Type de jalousie | Mécanisme | Caractéristiques |
|---|---|---|
| Compétitive (normale) | Rivalité œdipienne | Douleur liée à la perte d'objet d'amour, blessure narcissique, hostilité envers le rival. Proportionnelle à la situation réelle. |
| Projetée | Projection | Le sujet projette sur le partenaire ses propres désirs d'infidélité ou ses propres tentations. « C'est toi qui veux me tromper » masque « c'est moi qui suis tenté de te tromper. » |
| Délirante | Projection + composante homosexuelle | Jalousie paranoïaque où le sujet projette ses propres désirs homosexuels inconscients : « Ce n'est pas moi qui l'aime (lui/elle), c'est toi qui l'aimes. » |
La distinction freudienne entre jalousie projetée et jalousie délirante est cliniquement précieuse. La jalousie projetée est très fréquente dans les couples : le partenaire qui surveille obsessionnellement l'autre est souvent celui qui porte en lui les désirs d'infidélité les plus intenses. Il projette sur l'autre ce qu'il ne peut pas reconnaître en lui-même.
Klein : jalousie et envie
Melanie Klein a introduit une distinction fondamentale entre la jalousie et l'envie, qui éclaire de manière décisive la clinique de l'infidélité. La jalousie est triangulaire : elle porte sur la perte d'un objet aimé au profit d'un rival. L'envie est dyadique : elle porte sur les qualités ou les possessions de l'objet lui-même — on envie ce que l'autre a ou ce que l'autre est.
L'envie inconsciente envers le partenaire peut être un moteur puissant de l'infidélité. Envier la créativité, la vitalité, l'autonomie de l'autre peut conduire à une attaque contre le lien qui prend la forme de l'infidélité : on détruit ce qu'on ne peut pas posséder. L'envie est plus destructrice que la jalousie, car elle vise non pas à récupérer l'objet perdu, mais à gâcher ce qui est bon — y compris la relation elle-même.
Kernberg : sexualité mature et intégration
Otto Kernberg, dans ses travaux sur les relations amoureuses et la sexualité, propose une vision de la sexualité conjugale mature qui intègre les dimensions œdipiennes sans s'y réduire. Pour Kernberg, la sexualité mature suppose la capacité de maintenir simultanément la tendresse et le désir érotique envers le même objet — ce qu'il appelle l'intégration de la passion et de la tendresse.
L'infidélité peut alors être comprise comme un échec de cette intégration : le sujet clive la tendresse (réservée au partenaire conjugal) et le désir érotique (dirigé vers l'amant). Le couple légitime porte la dimension parentale et sécurisante, la relation extraconjugale porte la dimension excitante et transgressive. Ce clivage reproduit la structure œdipienne : la mère-épouse rassurante et l'amante interdite.
Les fonctions inconscientes de l'infidélité
En synthèse, la psychanalyse identifie plusieurs fonctions inconscientes que l'infidélité peut remplir dans l'économie psychique du couple :
- Fonction de triangulation : réintroduire un tiers dans un couple étouffé par la fusion ou l'ennui, recréer de l'espace triangulaire.
- Fonction de régulation narcissique : restaurer une estime de soi menacée par la routine conjugale ou le vieillissement.
- Fonction d'expression : dire par l'agir ce qui ne peut pas être dit par la parole — l'insatisfaction, la rage, le désespoir.
- Fonction de vengeance : faire subir activement ce qu'on a subi passivement — dans l'enfance (vengeance œdipienne) ou dans le couple (représailles).
- Fonction de maintien du lien : paradoxalement, certaines infidélités chroniques permettent au couple de durer en évacuant à l'extérieur les tensions qui autrement le feraient exploser.
Implications pour la thérapie
La compréhension psychanalytique de l'infidélité a des implications thérapeutiques majeures. Le thérapeute de couple confronté à une situation d'infidélité ne se situe pas dans le registre du jugement moral, mais dans celui de la compréhension du conflit inconscient partagé dont l'infidélité est le symptôme.
Le travail thérapeutique vise à rendre pensable ce qui a été agi : quels désirs interdits ont été projetés ? Quelle collusion inconsciente a permis le passage à l'acte ? Quelles configurations œdipiennes ont été rejouées ? La trahison, aussi douloureuse soit-elle, peut devenir — si elle est élaborée plutôt que simplement condamnée ou pardonnée — l'occasion d'une compréhension plus profonde de ce qui lie les deux partenaires et de ce qui, en eux, reste non résolu.