Jessica Benjamin : tierceite et reconnaissance mutuelle dans le couple
De la critique feministe a la theorie intersubjective
Jessica Benjamin (nee en 1946) est l'une des figures les plus influentes de la psychanalyse contemporaine. Psychanalyste et theoricienne americaine, elle a construit une oeuvre qui articule psychanalyse, philosophie et critique feministe pour penser les conditions de la subjectivite dans le lien. Son premier ouvrage majeur, The Bonds of Love: Psychoanalysis, Feminism, and the Problem of Domination (1988), pose la question fondamentale qui traversera toute son oeuvre : comment est-il possible de reconnaitre l'autre comme sujet — et non comme simple objet de ses propres projections, besoins ou desirs ?
Cette question est evidemment cruciale pour la clinique du couple. Le lien conjugal oscille constamment entre deux poles : la reconnaissance de l'autre comme sujet autonome et la reduction de l'autre a un objet — objet de satisfaction, objet de frustration, objet de projection. Toute l'oeuvre de Benjamin consiste a penser les conditions qui permettent de maintenir — ou de restaurer — la reconnaissance mutuelle au sein du lien.
La reconnaissance mutuelle : au-dela de la pulsion et de l'objet
Le concept de reconnaissance mutuelle (mutual recognition) designe la capacite de deux sujets a se reconnaitre reciproquement comme centres autonomes d'experience. Benjamin s'appuie sur la philosophie de Hegel (la dialectique du maitre et de l'esclave) et sur les travaux de Winnicott (notamment la destruction et la survie de l'objet) pour elaborer ce concept.
Chez Winnicott, le moment crucial du developpement est celui ou l'enfant « detruit » l'objet en fantasme et decouvre que l'objet survit a cette destruction. C'est cette survie qui transforme l'objet fantasme en objet reel, dote de sa propre subjectivite. Benjamin transpose cette dynamique au couple : la reconnaissance mutuelle exige que chaque partenaire survive a la « destruction » que l'autre lui inflige — c'est-a-dire a la colere, a la frustration, a la desillusion — sans se retirer ni se soumettre.
La reconnaissance mutuelle n'est pas un etat stable mais un processus dynamique, constamment menace par la regression vers la complementarite. Elle exige un travail psychique continu de la part des deux partenaires.
Le doer et le done-to : la complementarite comme impasse
L'article « Beyond Doer and Done to: An Intersubjective View of Thirdness » (2004) — quatrieme article le plus cite dans l'histoire de la psychanalyse — introduit une distinction qui a profondement renouvele la clinique du couple. Benjamin decrit la dynamique du doer/done-to : dans les moments de rupture de la reconnaissance mutuelle, le lien bascule dans une structure binaire ou l'un « fait » et l'autre « subit », ou l'un domine et l'autre est domine.
Cette structure de complementarite n'est pas le propre des couples pathologiques. Elle constitue un moment normal et recurrent de toute relation. La difference entre le couple sain et le couple pathologique ne tient pas a l'absence de complementarite mais a la capacite de s'en degager. Le couple pathologique reste fige dans la position doer/done-to, chaque partenaire se vivant alternativement comme victime et comme bourreau, sans parvenir a acceder a une position tierce.
Le cercle de la plainte
Dans la clinique, la structure doer/done-to se manifeste par ce que Benjamin appelle le cercle de la plainte : « C'est toi qui... », « Non, c'est toi qui... ». Chaque partenaire se presente comme le « done-to » — celui a qui quelque chose est fait — et attribue a l'autre la position de « doer » — celui qui fait. Cette attribution est symetrique et reciproque : chacun est convaincu d'etre la victime de l'autre. Le therapeute est pris a temoin et invite a trancher, c'est-a-dire a designer le coupable et la victime — exactement ce qu'il ne doit pas faire.
La tierceite : une qualite de l'espace mental
La sortie de la complementarite doer/done-to ne passe pas par la resolution du conflit (qui a raison, qui a tort) mais par l'acces a la tierceite (thirdness). La tierceite n'est pas un tiers — ni une personne ni un therapeute. C'est une qualite de l'espace mental intersubjectif qui permet aux deux sujets de se reconnaitre mutuellement tout en maintenant leurs differences.
Benjamin distingue quatre formes de tierceite :
1. Le tiers rythmique
C'est la forme la plus primitive de tierceite, enracinee dans l'experience corporelle precoce. Elle se manifeste dans la synchronie des rythmes corporels entre la mere et le nourrisson — ce que Daniel Stern appelle l'accordage affectif. Dans le couple, le tiers rythmique se retrouve dans les rythmes partages de la vie quotidienne, dans la danse subtile de l'ajustement reciproque, dans ces moments ou les partenaires « fonctionnent ensemble » sans avoir besoin de se coordonner explicitement.
2. Le tiers differenciant
Cette forme de tierceite emerge lorsque les deux sujets parviennent a se reconnaitre comme differents tout en restant en lien. Le tiers differenciant introduit la possibilite de desaccord sans rupture, de difference sans destruction. Il suppose que chaque partenaire puisse tolerer que l'autre ait sa propre perspective, ses propres sentiments, ses propres desirs — meme lorsque ceux-ci entrent en conflit avec les siens.
3. Le tiers moral
Le tiers moral designe l'espace ou les partenaires partagent des valeurs et des principes qui transcendent leurs interets individuels. C'est le lieu de l'engagement ethique au sein du couple : la capacite de faire passer le bien commun avant la satisfaction immediate, de reconnaitre sa responsabilite dans les conflits, de se soumettre a une exigence qui depasse le narcissisme individuel.
4. Le tiers symbolique
C'est la forme la plus elaboree de tierceite. Le tiers symbolique renvoie a la capacite de mettre en paroles, de representer, de symboliser ce qui se joue dans le lien. Il suppose la capacite de reflexivite — pouvoir penser la relation depuis l'interieur tout en maintenant une distance reflexive. Le tiers symbolique est l'espace ou le couple peut « se penser lui-meme », ou il devient capable d'une meta-communication sur sa propre dynamique.
La reddition intersubjective : cle de la transformation
Benjamin introduit le concept de reddition (surrender) comme processus par lequel un sujet passe de la complementarite a la tierceite. La reddition n'est pas la soumission — elle en est exactement le contraire. La soumission consiste a renoncer a sa subjectivite face a l'autre. La reddition consiste a renoncer a l'omnipotence — a la pretention de maitriser l'autre ou la relation — pour s'ouvrir a ce qui emerge entre les deux sujets.
Dans le couple, la reddition se manifeste par ces moments ou un partenaire renonce a avoir raison, non pas parce qu'il se soumet a l'autre, mais parce qu'il accede a une comprehension plus large qui inclut la perspective de l'autre sans annuler la sienne. Ce sont des moments de basculement, souvent discrets, ou la dynamique du doer/done-to cede la place a un espace de reconnaissance mutuelle.
La critique feministe de la domination
L'oeuvre de Benjamin est indissociable de sa critique feministe. Dans The Bonds of Love, elle analyse comment la complementarite dominateur-domine a ete historiquement structuree selon la difference des genres. Le masculin a ete associe au sujet (le doer), le feminin a l'objet (le done-to). Cette structuration n'est pas naturelle mais culturelle — et psychique. Elle est interiorisee par les deux genres et reproduite dans le lien conjugal.
La reconnaissance mutuelle suppose donc une critique de la domination, y compris dans ses formes les plus subtiles et les plus interiorisees. Elle exige que les deux partenaires renoncent aux benefices secondaires de la complementarite — les benefices narcissiques de la domination pour l'un, les benefices defensifs de la soumission pour l'autre — pour acceder a un espace de reciprocite authentique.
Implications pour la therapie de couple
Le modele de Benjamin transforme la posture du therapeute de couple. Celui-ci ne se situe pas en position de tiers exterieur qui observerait et jugerait. Il est lui-meme pris dans la dynamique intersubjective de la seance. Son travail consiste a incarner la tierceite — a creer, par sa presence et son ecoute, les conditions pour que la reconnaissance mutuelle redevienne possible.
Concretement, cela signifie que le therapeute doit resistor a la pression — souvent intense — exercee par les deux partenaires pour qu'il prenne parti. Chaque fois qu'il prend parti, il renforce la structure doer/done-to. Chaque fois qu'il parvient a maintenir l'espace de la tierceite — en accueillant les deux perspectives sans les hierarchiser, en nommant la dynamique complementaire plutot qu'en y participant — il ouvre la possibilite d'une transformation du lien.
L'apport de Benjamin a la clinique du couple est considerable. En articulant intersubjectivite, feminisme et psychanalyse, elle a fourni un cadre theorique qui permet de penser a la fois la pathologie du lien (l'enfermement dans la complementarite) et sa guerison (l'acces a la tierceite par la reddition). Le couple n'est pas condamne a osciller entre fusion et domination : il peut acceder a un espace tiers ou la reconnaissance de l'alterite de l'autre coexiste avec la proximite du lien.