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Lacan et le couple : il n'y a pas de rapport sexuel

D.G.

Contre l'idéologie de l'amour génital

Jacques Lacan n'a jamais été un penseur du couple au sens clinique du terme. Il n'a pas développé de technique thérapeutique spécifique pour les couples, n'a pas fondé d'école de thérapie conjugale, n'a pas proposé de typologie des relations amoureuses. Et pourtant, son apport à la compréhension de la vie conjugale est considérable — précisément parce qu'il l'aborde non pas du côté de la relation, mais du côté de son impossibilité.

Pour comprendre la position de Lacan, il faut d'abord saisir ce contre quoi il s'inscrit. Dans les années 1950-1960, une certaine psychanalyse post-freudienne — notamment anglo-saxonne — avait développé le concept d'amour génital comme idéal de maturité. Le sujet « sain » serait celui qui a traversé les stades prégénitaux (oral, anal, phallique) pour atteindre la génitalité mature : la capacité d'aimer un objet total, de combiner tendresse et sensualité, de former un couple harmonieux fondé sur la réciprocité.

Lacan qualifie cette conception d'idéologie. Pour lui, l'idée d'un amour pleinement réciproque, d'une complémentarité harmonieuse entre les sexes, d'une fusion heureuse de deux moitiés — tout cela relève du mythe. Le mythe d'Aristophane dans le Banquet de Platon, justement : l'être originel coupé en deux qui cherche sa moitié perdue. C'est une belle histoire, mais ce n'est pas la réalité de la sexualité humaine.

Le Séminaire XX : Encore

C'est dans le Séminaire XX, Encore (1972-1973), que Lacan développe le plus systématiquement sa théorisation de la sexualité et de l'amour. L'aphorisme célèbre — « il n'y a pas de rapport sexuel » — y trouve son élaboration la plus complète.

Cet aphorisme a souvent été mal compris, réduit à une provocation ou à un bon mot. Pour en saisir la portée, il faut entendre le mot « rapport » dans son double sens :

  • Au sens courant, rapport signifie relation sexuelle, coït. En ce sens, Lacan ne nie évidemment pas que les rapports sexuels existent : les corps se rencontrent, les actes sexuels ont lieu
  • Au sens logico-mathématique, rapport signifie relation formalisable, proportion, ratio. C'est en ce sens que Lacan affirme l'inexistence du rapport sexuel : il n'existe pas de formule qui permette d'écrire la relation entre les sexes, pas de proportion qui les mette en correspondance, pas d'équation qui les fasse « faire Un »

La logique de la sexuation

Pour fonder cette thèse, Lacan développe les formules de la sexuation, un dispositif logique qui distingue deux positions subjectives — non pas deux sexes biologiques, mais deux modalités du rapport au langage et à la jouissance.

La position masculine

Du côté masculin, la jouissance est phallique — c'est-à-dire localisée, limitée, soumise à la castration symbolique. Le sujet masculin est « tout » dans la fonction phallique : sa jouissance est entièrement prise dans le langage, dans le signifiant, dans la logique du manque et du désir. Il ne jouit qu'à travers le fantasme, c'est-à-dire à travers la médiation d'un objet cause du désir — l'objet a.

La position féminine

Du côté féminin, la jouissance est pas-toute phallique. La femme — au sens de la position féminine — n'est « pas toute » prise dans la fonction phallique. Il existe une jouissance supplémentaire, une jouissance Autre, qui échappe au langage, qui ne peut pas se dire, qui excède le registre phallique. C'est la jouissance mystique, celle dont parlent les grands mystiques — et dont ils ne peuvent rien dire, sinon qu'elle les dépasse.

L'impossible rapport

La conséquence de cette dissymétrie est décisive : il n'existe pas de complémentarité entre les deux positions. Le sujet masculin jouit de l'objet a, non de la femme comme sujet. La femme jouit d'une jouissance Autre qui échappe au phallique. Les deux jouissances ne se correspondent pas, ne se complètent pas, ne font pas rapport. C'est le sens précis de l'aphorisme : il n'y a pas de rapport sexuel parce qu'il n'y a pas de formule qui articule les deux jouissances en une relation proportionnelle.

L'acte sexuel a lieu, les corps se rencontrent — mais cette rencontre ne fait pas Un. Chacun jouit de son côté, dans sa propre modalité, sans que les deux jouissances se rejoignent dans une harmonie commune. La fusion sexuelle est un fantasme — un fantasme nécessaire, certes, mais un fantasme.

L'amour comme suppléance

Si le rapport sexuel n'existe pas, qu'est-ce qui fait tenir les couples ? La réponse de Lacan est : l'amour. Mais un amour repensé radicalement.

L'amour, pour Lacan, n'est pas la rencontre de deux moitiés complémentaires. C'est une suppléance — un supplément qui vient pallier l'absence de rapport sexuel. « L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas » — cette formule célèbre dit l'essentiel : l'amour est fondé sur le manque, sur le don de son propre manque à un autre qui manque aussi.

L'amour ne comble pas le non-rapport sexuel : il le supplée. Il invente, séance après séance, jour après jour, quelque chose qui tient lieu de rapport sans en être un. C'est fragile, contingent, toujours à refaire — mais c'est ce que les êtres parlants ont trouvé de mieux pour faire avec l'impossible.

Le couple comme arrangement de symptômes

Lacan propose, dans ses derniers séminaires, une idée cliniquement très féconde : le couple est un arrangement de symptômes. Chaque sujet est structuré par son symptôme — sa modalité singulière de jouissance, son mode propre de rapport au manque. Le couple se forme quand deux symptômes trouvent à s'articuler, quand la jouissance de l'un s'emboîte avec la jouissance de l'autre dans un agencement qui tient.

Cet agencement n'est pas harmonieux — il est symptomatique. Le couple ne fonctionne pas parce que les partenaires se comprennent, s'aiment bien ou partagent les mêmes valeurs. Il fonctionne parce que le symptôme de l'un fait avec le symptôme de l'autre — parce que chacun trouve dans l'autre le support de sa propre jouissance.

Implications pour la clinique

Les implications cliniques de cette perspective sont considérables et se distinguent radicalement des approches relationnelles ou systémiques :

  • L'analyste ne cherche pas à réparer la communication — le malentendu n'est pas un accident mais la condition même de la parole entre les sexes
  • L'analyste ne cherche pas à restaurer l'harmonie — il n'y a jamais eu d'harmonie, seulement un arrangement symptomatique qui a cessé de fonctionner
  • L'analyste aide chaque partenaire à repérer son propre symptôme — sa modalité de jouissance, son rapport au manque, ses identifications
  • L'analyste aide le couple à inventer un nouvel arrangement — non pas un meilleur arrangement au sens normatif, mais un arrangement qui permette à chacun de loger sa jouissance sans détruire l'autre

La portée de l'enseignement lacanien

La pensée de Lacan sur le couple est exigeante, parfois obscure, souvent déroutante. Elle refuse les consolations faciles de l'harmonie conjugale comme idéal thérapeutique. Mais elle offre quelque chose de précieux : une lucidité sur ce qui se joue dans la rencontre amoureuse, une reconnaissance de ce qu'il y a d'impossible dans toute relation entre les sexes, et un respect pour les inventions singulières par lesquelles chaque couple fait avec cet impossible.

En affirmant qu'il n'y a pas de rapport sexuel, Lacan ne condamne pas le couple. Il libère les partenaires de l'exigence mortifère de faire Un — et ouvre la possibilité d'une relation fondée non sur la fusion mais sur la reconnaissance de l'irréductible altérité de l'autre. C'est, paradoxalement, une pensée qui rend l'amour plus possible — parce qu'elle le débarrasse de l'illusion qui le tue.

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