Mary Morgan et l'état d'esprit de couple
Une clinicienne au cœur du Tavistock
Mary Morgan est l'une des figures contemporaines les plus influentes de la thérapie psychanalytique de couple. Psychanalyste et thérapeute de couple formée au Tavistock Relationships (anciennement Tavistock Centre for Couple Relationships), elle a occupé des fonctions cliniques et de formation au sein de cette institution pendant plusieurs décennies. Son ouvrage A Couple State of Mind: Psychoanalysis of Couples and the Tavistock Relationships Model (2019) constitue une synthèse majeure de sa pensée et du modèle thérapeutique développé au Tavistock.
La contribution centrale de Morgan à la clinique du couple tient en un concept : le couple state of mind — que l'on peut traduire par « état d'esprit de couple » ou « disposition psychique conjugale ». Ce concept, d'apparence simple, engage en réalité une théorisation sophistiquée de ce que signifie être véritablement en couple.
Le couple state of mind : une capacité développementale
Pour Morgan, le couple state of mind n'est pas un état émotionnel passager ni un sentiment amoureux. C'est une capacité psychique qui se développe — ou échoue à se développer — au sein de la relation. Cette capacité consiste à maintenir simultanément deux positions apparemment contradictoires :
- Un sens de la séparation — la reconnaissance que l'autre est un sujet distinct, avec ses propres pensées, désirs et limites
- Un sens de la connexion intime — la capacité à se sentir émotionnellement lié à l'autre, à partager un espace psychique commun
Cette double capacité évoque la notion winnicottienne de « capacité à être seul en présence de l'autre ». Mais Morgan lui donne une spécificité conjugale : il ne s'agit pas seulement de tolérer la solitude dans la proximité, mais de construire un espace tiers — l'espace du couple — qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre mais aux deux ensemble.
Ni fusion ni clivage
Le couple state of mind se définit aussi par ses deux échecs symétriques :
D'un côté, l'illusion de fusion. Certains couples fonctionnent comme si les deux partenaires ne faisaient qu'un. Toute différence est niée, toute divergence est vécue comme une menace. « Nous pensons la même chose », « nous n'avons pas besoin de nous parler pour nous comprendre » — ces formules, qui semblent exprimer l'intimité ultime, signalent en réalité l'échec à reconnaître l'altérité du partenaire. La fusion est une défense contre l'angoisse de séparation.
De l'autre côté, le clivage persécutoire. Ici, la différence est non seulement reconnue mais exacerbée, durcie, transformée en opposition irréductible. Le partenaire devient l'ennemi, le persécuteur, celui qui empêche d'être soi. « Nous sommes trop différents », « il/elle ne me comprendra jamais » — ces formules signalent l'échec à maintenir la connexion à travers la différence.
Morgan s'appuie ici directement sur la pensée de Melanie Klein. La fusion correspond à un fonctionnement de type position schizo-paranoïde, où le mauvais objet est évacué hors du couple. Le clivage persécutoire correspond également à cette position, mais avec introjection du mauvais objet dans le partenaire. Le couple state of mind relève de la position dépressive : la capacité à tolérer l'ambivalence, à accepter que le même objet puisse être à la fois source de satisfaction et de frustration.
La relation comme patient
L'une des contributions les plus importantes de Morgan — et de la tradition tavistockienne dont elle est l'héritière — concerne le centrage thérapeutique sur la relation plutôt que sur les individus. Dans la thérapie psychanalytique de couple telle que la pratique Morgan, le « patient » n'est ni l'un ni l'autre des partenaires : c'est la relation elle-même.
Ce choix technique a des conséquences considérables. Le thérapeute ne prend pas parti. Il ne cherche pas à identifier « qui a raison » ou « qui est le plus malade ». Il observe la dynamique intersubjective — la façon dont les deux partenaires co-construisent, séance après séance, un système de relations qui les enferme ou les libère.
Le rôle de l'identification projective
Le mécanisme central que Morgan observe dans le fonctionnement du couple est l'identification projective croisée. Chaque partenaire projette dans l'autre des parties de lui-même — des désirs inacceptables, des angoisses insupportables, des aspects clivés du soi. L'autre, sous la pression de cette projection, tend à s'identifier à ce qui lui est projeté et à se comporter en conséquence.
Ce processus crée un système : chacun induit chez l'autre le comportement qu'il redoute et qu'il a besoin de localiser à l'extérieur de lui-même. Le mari « rationnel » projette son émotivité dans sa femme « hystérique » — et par la froideur de son comportement, il induit effectivement chez elle des réactions émotionnelles intenses. La femme « dévouée » projette son agressivité dans son mari « égoïste » — et par sa soumission, elle provoque effectivement chez lui des comportements dominateurs.
La tradition de la co-thérapie
Morgan s'inscrit dans la tradition tavistockienne de la co-thérapie, où deux thérapeutes travaillent ensemble avec le couple. Ce dispositif, qui peut sembler un luxe technique, a une logique profonde : il permet aux thérapeutes de contenir les projections massives que le couple met en jeu, sans être submergés.
Car l'une des difficultés majeures du travail avec les couples est la puissance du contre-transfert. Face à un couple en conflit, le thérapeute est inévitablement tiré dans le système projectif : il est tenté de prendre parti, de s'identifier à l'un des partenaires, de haïr l'autre. La co-thérapie permet de répartir cette charge et d'observer les mouvements contre-transférentiels comme des informations cliniques précieuses sur la dynamique du couple.
Le contre-transfert comme outil
Morgan accorde une place centrale à l'utilisation du contre-transfert dans le travail thérapeutique. Ce que le thérapeute ressent en séance — l'ennui, l'irritation, la confusion, la somnolence, l'excitation — n'est pas un parasite à éliminer mais un instrument de connaissance. Les affects du thérapeute reflètent souvent ce que les partenaires ne peuvent pas ressentir eux-mêmes, ce qu'ils ont besoin de déposer dans un autre pour s'en protéger.
Quand le thérapeute se sent soudain envahi par un sentiment d'inutilité face à un couple apparemment harmonieux, il perçoit peut-être le désespoir que le couple ne peut pas se permettre de ressentir. Quand il se sent furieux contre l'un des partenaires, il porte peut-être la rage que l'autre partenaire n'ose pas exprimer.
L'état d'esprit de couple du thérapeute
Morgan propose une idée particulièrement féconde : le thérapeute de couple doit lui-même développer un couple state of mind — non pas au sens où il formerait un couple avec ses patients, mais au sens où il doit être capable de maintenir simultanément en lui deux perspectives distinctes sans les fusionner ni les opposer. Il doit pouvoir comprendre chaque partenaire de l'intérieur tout en maintenant une vision de l'ensemble.
Cette capacité est la condition même de l'intervention thérapeutique. Sans elle, le thérapeute est aspiré dans le système projectif du couple et perd sa fonction contenante. Avec elle, il peut offrir au couple l'expérience d'être vu comme couple — une expérience que les partenaires, pris dans leurs projections réciproques, ne peuvent pas se donner eux-mêmes.
Un concept pour la clinique contemporaine
Le couple state of mind de Mary Morgan offre un outil conceptuel d'une grande précision pour évaluer le fonctionnement conjugal et orienter le travail thérapeutique. Il permet de dépasser les catégories descriptives (couple en crise, couple fusionnel, couple désengagé) pour atteindre une compréhension structurelle de ce qui fait qu'un couple est — ou n'est pas — capable de fonctionner comme couple.
En plaçant la capacité à maintenir séparation et connexion au centre de la vie conjugale, Morgan rejoint, depuis la clinique du couple, une intuition que l'on retrouve chez des penseurs aussi différents que Winnicott, Bion et Jessica Benjamin : la santé psychique ne consiste pas à résoudre les tensions mais à les habiter.