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Le sexuel éclipsé : la sexualité censurée en thérapie de couple

D.G.

La disparition de la sexualité dans le discours conjugal

Toute personne ayant pratiqué la thérapie psychanalytique de couple a pu faire ce constat paradoxal : les couples qui viennent consulter pour des difficultés souvent massives parlent de tout — de communication, de répartition des tâches, d'éducation des enfants, de belle-mère envahissante, de charge mentale — sauf de sexualité. Ou bien, lorsqu'ils en parlent, c'est sur un mode factuel, désincarné, comme on décrirait une panne technique : « on ne fait plus l'amour depuis six mois », « il/elle n'a plus de désir. »

Cette éclipse du sexuel dans le discours manifeste constitue un phénomène clinique majeur. Brett Kahr (2009) a souligné combien les pulsions sexuelles infantiles, les racines œdipiennes du désir, les fantasmes inconscients qui sous-tendent la vie sexuelle du couple sont systématiquement recouverts par des plaintes rationnelles concernant la vie quotidienne. L'infidélité elle-même, lorsqu'elle est évoquée, est généralement présentée comme une trahison morale — une question de confiance et de loyauté — plutôt que comme un conflit pulsionnel renvoyant aux fondements mêmes de l'économie libidinale du couple.

Ce que cache le silence sur la sexualité

Du point de vue psychanalytique, ce silence n'est pas un simple oubli ou une pudeur sociale. Il constitue un refoulement actif dont il importe de comprendre les motifs. Le sexuel est éclipsé parce qu'il touche aux couches les plus archaïques de la vie psychique : les fantasmes originaires (scène primitive, séduction, castration), les identifications sexuées, les fixations pré-génitales, l'organisation œdipienne du désir.

Parler de sexualité en présence d'un tiers — le thérapeute — c'est aussi, inconsciemment, rejouer la scène primitive. Le couple expose sa vie sexuelle devant un regard extérieur, ce qui réactive les angoisses voyeuristes-exhibitionnistes liées à la curiosité sexuelle infantile. Le silence sur la sexualité est donc aussi une défense contre cette exposition.

La pulsion sous les plaintes rationnelles

Kahr observe que les plaintes conjugales les plus banales — « il ne range pas », « elle ne m'écoute pas », « nous ne communiquons pas » — recouvrent souvent des conflits pulsionnels latents. La plainte sur le désordre peut masquer un conflit sur le contrôle anal ; la plainte sur le manque d'écoute peut exprimer un sentiment de ne pas être désiré ; le « nous ne communiquons pas » peut être la traduction acceptable de « nos corps ne se parlent plus ».

L'analyste attentif repère ces glissements. Lorsqu'une femme se plaint avec véhémence que son mari « ne fait jamais rien à la maison », la question psychanalytique n'est pas « comment mieux répartir les tâches ? » mais : « que représente cette passivité dans l'économie fantasmatique du couple ? Qu'est-ce que cette femme demande à cet homme qui excède infiniment le rangement de la cuisine ? »

Approche psychanalytique versus approche sexologique

La distinction entre l'approche psychanalytique et l'approche sexologique (de type cognitivo-comportemental) de la sexualité du couple est essentielle et souvent méconnue. Masters et Johnson, pionniers de la sexologie moderne, ont développé dans les années 1960 la technique du sensate focus — une méthode de réapprentissage sensoriel progressif visant à restaurer le fonctionnement sexuel par des exercices comportementaux gradués.

Cette approche repose sur un présupposé fondamental : le trouble sexuel est un dysfonctionnement à corriger, une panne technique que l'on peut réparer par un réentraînement approprié. L'anxiété de performance est identifiée comme le facteur central, et le traitement vise à la réduire par la désensibilisation progressive.

Le symptôme sexuel comme langage du corps

L'approche psychanalytique est radicalement différente. Elle ne considère pas le trouble sexuel comme une panne à réparer mais comme un symptôme à déchiffrer. La dysfonction érectile, l'anorgasmie, la baisse du désir, le vaginisme ne sont pas des accidents mécaniques : ce sont des messages du corps qui expriment — dans le langage de la chair — ce que la parole ne peut pas dire.

Freud a posé les bases de cette lecture dès les premiers temps de la psychanalyse : le symptôme est un compromis entre un désir refoulé et la défense qui s'y oppose. Un homme qui ne peut pas avoir d'érection avec sa femme n'a pas un « problème de performance » : il exprime peut-être, par son corps, une hostilité inconsciente envers elle, une angoisse de castration réactivée par l'intimité, ou une culpabilité œdipienne liée au fait de posséder ce que le père interdit.

De même, une femme qui ne ressent plus de désir pour son mari n'a pas simplement besoin de « raviver la flamme » par des techniques érotiques. Son absence de désir peut exprimer un retrait libidinal défensif face à un partenaire vécu comme intrusif, ou une identification inconsciente à une mère frigide, ou encore un transfert négatif massif où le mari est devenu inconsciemment le père — rendant le désir incestueux et donc impossible.

L'infidélité comme symptôme pulsionnel

L'infidélité est peut-être le domaine où l'écart entre lecture morale et lecture psychanalytique est le plus frappant. Le discours social — et la plupart des thérapies non psychanalytiques — traitent l'infidélité comme une transgression morale, un manquement à l'engagement, une question de valeurs et de choix. Le partenaire trompé est la victime, le partenaire infidèle est le coupable.

La psychanalyse, sans nier la dimension morale, propose une lecture plus complexe. L'infidélité est aussi un acte pulsionnel qui a un sens dans l'économie inconsciente du couple. Pourquoi maintenant ? Pourquoi avec cette personne ? Que vient chercher le sujet infidèle que le couple ne peut pas lui donner — ou plutôt, que vient-il fuir dans le couple ?

Souvent, l'infidélité est un acting out — une mise en acte de ce qui ne peut pas se dire en mots. Elle peut exprimer une rage refoulée contre le partenaire, un besoin de restauration narcissique, une tentative de sortir d'une collusion conjugale devenue étouffante, ou une répétition compulsive d'un scénario œdipien (avoir ce qui est interdit, désirer là où c'est défendu).

La visée thérapeutique : non pas réparer mais déchiffrer

La visée de la psychanalyse face au sexuel éclipsé n'est pas orthopédique. Il ne s'agit pas de « réparer » la performance génitale, de « rétablir » la fréquence des rapports, de « normaliser » le fonctionnement sexuel du couple. Cette visée — parfaitement légitime dans le cadre sexologique — n'est pas celle de la psychanalyse.

La visée psychanalytique est de déchiffrer le sens latent du trouble sexuel, de comprendre ce qu'il dit du lien inconscient entre les partenaires, de mettre en mots ce que le corps exprime en symptômes. L'hypothèse fondamentale est que lorsque le conflit latent est identifié, nommé, élaboré — lorsque les partenaires peuvent enfin dire ce que leurs corps disaient à leur place —, le symptôme sexuel perd sa raison d'être.

Le rôle du thérapeute

Le thérapeute de couple face au sexuel éclipsé doit naviguer entre deux écueils :

  • La collusion avec le refoulement : accepter que « la sexualité n'est pas le problème » et se concentrer sur les plaintes manifestes (communication, tâches ménagères). Cette attitude conforte le refoulement et prive le couple de l'accès à la dimension la plus profonde de sa souffrance.
  • L'intrusion forçante : interpréter prématurément le contenu sexuel latent, forcer la parole sur la sexualité avant que le couple ne soit prêt à l'entendre. Cette attitude reproduit paradoxalement l'effraction de la scène primitive.

Le bon positionnement est celui de l'écoute flottante : repérer les moments où le sexuel affleure dans le discours manifeste — un lapsus, une métaphore corporelle, un silence gêné —, et ouvrir un espace où ces émergences peuvent être accueillies sans être forcées.

Conclusion

L'éclipse du sexuel en thérapie de couple n'est pas un accident ou une pudeur sociale. Elle est le signe même du travail du refoulement — et c'est précisément parce que la sexualité est refoulée qu'elle constitue la voie royale vers les conflits latents du lien. Comme le rêve pour l'individu, la sexualité est pour le couple la via regia de l'inconscient conjugal.

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