Stephen Mitchell : pourquoi nous tuons l'amour par peur
L'architecte de la psychanalyse relationnelle
Stephen Mitchell (1946-2000) est l'un des penseurs les plus originaux de la psychanalyse américaine de la seconde moitié du XXe siècle. Cofondateur, avec Jay Greenberg, du courant dit « relationnel » — dont l'ouvrage programmatique Object Relations in Psychoanalytic Theory (1983) constitue le manifeste —, Mitchell a opéré un déplacement décisif dans la théorie analytique : au lieu de fonder le psychisme sur la pulsion et ses vicissitudes, il place la relation au centre de la vie psychique. Pour Mitchell, nous ne cherchons pas d'abord la satisfaction pulsionnelle : nous cherchons l'autre, et c'est dans cette recherche que se constituent nos désirs, nos angoisses et nos défenses.
Cette perspective relationnelle, nourrie de Fairbairn, Winnicott et Sullivan autant que de Freud, trouve son expression la plus saisissante dans le dernier livre de Mitchell, Can Love Last? The Fate of Romance in Time, publié à titre posthume en 2002. C'est un ouvrage inclassable, à la fois essai clinique, méditation philosophique et provocation intellectuelle.
La thèse provocatrice : nous tuons la romance
La question que pose Mitchell est d'une simplicité désarmante : pourquoi la passion amoureuse s'éteint-elle ? La réponse conventionnelle — celle du sens commun comme celle de la psychanalyse classique — tient en un mot : l'habitude. La familiarité érode le désir. Le mystère se dissipe. La passion, par nature éphémère, cède la place à l'attachement, à la tendresse, à la routine. C'est inévitable, nous dit-on, et même souhaitable : l'amour « mature » se distinguerait précisément par sa capacité à renoncer aux illusions de la passion.
Mitchell refuse cette explication avec une élégance argumentative remarquable. Sa thèse centrale est la suivante : la romance ne meurt pas naturellement — nous la tuons, par peur. Ce que nous prenons pour l'usure inévitable du temps est en réalité le résultat d'un processus actif, largement inconscient, de gestion du risque émotionnel. Nous dégradons activement la vie romantique pour nous protéger de la vulnérabilité insupportable que l'amour passionné implique.
La dialectique sécurité / aventure
Pour comprendre cette thèse, il faut saisir la dialectique fondamentale que Mitchell place au cœur de l'expérience amoureuse : celle entre sécurité et aventure. Ces deux besoins sont également légitimes et également puissants. Nous avons besoin de savoir que l'autre sera là demain — c'est la dimension de la sécurité, de la fiabilité, de la continuité. Mais nous avons aussi besoin que l'autre reste surprenant, désirant, désirable — c'est la dimension de l'aventure, de la nouveauté, du risque.
Le problème est que ces deux dimensions entrent en tension structurelle. Plus nous connaissons l'autre, plus nous nous sentons en sécurité — mais moins il nous surprend. Plus l'autre nous surprend, plus il nous excite — mais moins nous nous sentons en sécurité. La plupart des couples, selon Mitchell, résolvent cette tension en sacrifiant l'aventure sur l'autel de la sécurité. Ils choisissent la prévisibilité, la familiarité, le connu — et paient ce choix par l'extinction progressive du désir.
La familiarité comme illusion défensive
Mitchell fait ici une observation clinique d'une grande finesse : la familiarité que nous croyons avoir avec notre partenaire est en grande partie une construction défensive. Nous ne connaissons pas vraiment l'autre aussi bien que nous le croyons. Nous avons plutôt construit une image stable, prévisible, rassurante de l'autre — une image qui nous protège de la confrontation avec son altérité réelle, avec sa liberté, avec son imprévisibilité.
Quand notre partenaire fait quelque chose d'inattendu — une réaction émotionnelle surprenante, un désir nouveau, un changement d'avis radical —, notre première réaction n'est pas la curiosité mais l'anxiété. Nous nous empressons de reclasser ce comportement dans nos catégories familières : « il est fatigué », « elle traverse une phase », « c'est l'influence de ses amis ». Ce faisant, nous restaurons notre sentiment de sécurité — mais nous étouffons aussi la possibilité du désir.
L'amour comme risque radical
Car le désir, pour Mitchell, est inséparable du risque. Désirer vraiment quelqu'un, c'est accepter de dépendre de quelqu'un qu'on ne contrôle pas. C'est accepter que l'objet de notre amour pourrait nous décevoir, nous trahir, nous quitter. C'est accepter que nous ne sommes pas tout pour l'autre — que l'autre a ses propres désirs, ses propres fantasmes, sa propre vie psychique à laquelle nous n'avons pas accès.
Cette vulnérabilité est terrifiante. Et c'est précisément cette terreur que nous cherchons à éviter en dégradant la vie romantique. En transformant notre partenaire en figure prévisible et familière, nous éliminons le risque — mais nous éliminons aussi le désir. La passion meurt non pas parce que le temps passe, mais parce que nous ne supportons pas l'intensité de ce qu'elle exige de nous.
L'idéalisation et la dégradation
Mitchell reprend ici, en la transformant radicalement, la distinction freudienne entre courants tendre et sensuel. Pour Freud, la difficulté à maintenir ensemble amour et désir tenait à la structure même de la psychosexualité, enracinée dans le complexe d'Œdipe. Pour Mitchell, cette difficulté est réelle mais n'est pas un destin biologique : elle est le produit de nos stratégies défensives face à la vulnérabilité amoureuse.
La dégradation de l'objet d'amour — le fait de le rendre ennuyeux, prévisible, non désirable — est une défense contre l'angoisse de la perte. Si je ne désire pas vraiment mon partenaire, sa perte ne me détruira pas. L'idéalisation, à l'inverse, est une défense contre l'angoisse de l'intimité : en plaçant l'autre sur un piédestal, je maintiens une distance qui me protège de la confrontation avec sa réalité.
Implications cliniques pour le couple
Les implications thérapeutiques de la pensée de Mitchell sont considérables. Si la passion ne meurt pas d'elle-même mais est activement tuée par nos défenses, alors il est possible de la raviver — non pas en « pimentant » la relation par des techniques comportementales, mais en aidant chaque partenaire à tolérer la vulnérabilité que l'amour véritable implique.
Le travail thérapeutique consiste alors à :
- Identifier les stratégies de dégradation — les façons dont chaque partenaire rend l'autre prévisible et inoffensif pour se protéger de l'anxiété
- Explorer les angoisses sous-jacentes — la peur de la perte, de l'abandon, de la trahison, de la dépendance
- Développer la capacité à tolérer l'incertitude — accepter que l'autre reste fondamentalement un étranger, et que c'est précisément cela qui rend l'amour possible
- Maintenir la tension dialectique — ne pas résoudre la tension entre sécurité et aventure mais apprendre à l'habiter
Un héritage interrompu
La mort prématurée de Mitchell en 2000, à cinquante-quatre ans, a privé la psychanalyse relationnelle de son penseur le plus brillant. Can Love Last? reste un texte inachevé — et cette qualité d'inachèvement lui confère paradoxalement une force supplémentaire. Le livre refuse les conclusions définitives, les recettes, les systèmes clos. Il nous laisse avec une question ouverte, qui est aussi une invitation : sommes-nous prêts à accepter le risque de l'amour véritable, ou préférons-nous la sécurité mortifère de la passion éteinte ?
Cette question, que Mitchell pose avec une honnêteté intellectuelle rare, résonne bien au-delà du cabinet de l'analyste. Elle touche à quelque chose de fondamental dans la condition humaine : notre difficulté à supporter ce que nous désirons le plus.