Violence conjugale : identification projective et emprise
L'identification projective dans la violence conjugale
La violence conjugale est un phénomène complexe que la psychanalyse ne prétend pas expliquer à elle seule — les dimensions sociologiques, culturelles et juridiques sont irréductibles. Mais la compréhension des mécanismes inconscients à l'œuvre dans les relations violentes est indispensable pour saisir ce qui, au-delà des déterminismes sociaux, lie le sujet violent à sa victime dans un scénario répétitif dont ni l'un ni l'autre ne parvient à sortir.
L'identification projective constitue le mécanisme central de cette compréhension. Diane Zosky, dans ses recherches sur les hommes auteurs de violences conjugales, a montré comment ceux-ci utilisent massivement l'identification projective pour induire chez leur partenaire les parties menaçantes et clivées d'eux-mêmes. L'homme violent projette dans sa compagne sa propre vulnérabilité, sa propre honte, sa propre impuissance — parties qu'il ne peut pas reconnaître comme siennes sans que son organisation psychique s'effondre.
Le processus est le suivant : par la violence verbale et physique, l'auteur crée chez la victime un état de terreur et d'impuissance qui correspond exactement aux affects qu'il a projetés. La victime devient l'incarnation de la vulnérabilité que l'auteur ne peut pas tolérer en lui-même. Ce faisant, l'auteur obtient un double bénéfice inconscient : il se débarrasse de ses parties intolérables, et il peut les contrôler de l'extérieur — en contrôlant la personne dans laquelle il les a déposées.
Glasser : violence auto-conservatrice et violence sadomasochiste
Mervin Glasser, psychanalyste ayant longuement travaillé avec des auteurs de violences, a introduit une distinction clinique fondamentale entre deux types de violence, correspondant à deux angoisses fondamentalement différentes :
| Type de violence | Angoisse sous-jacente | Fonction |
|---|---|---|
| Violence auto-conservatrice | Angoisse d'engloutissement | Détruire l'objet menaçant pour survivre psychiquement |
| Violence sadomasochiste | Angoisse d'abandon | Maintenir l'objet captif, sexualisation de la souffrance |
La violence auto-conservatrice surgit lorsque le sujet se sent menacé d'engloutissement par l'objet — lorsque la proximité relationnelle est vécue comme une invasion mortifère. Le sujet frappe pour se dégager, pour créer une distance, pour survivre psychiquement à ce qu'il ressent comme une absorption par l'autre. Cette violence est réactive, panique, souvent suivie d'un effondrement et de culpabilité. Elle traduit un clivage profond entre le besoin d'intimité et la terreur que cette intimité inspire.
La violence sadomasochiste obéit à une logique inverse. Elle surgit lorsque le sujet est menacé d'abandon et vise à capturer l'objet, à le maintenir sous emprise pour empêcher sa fuite. Cette violence est souvent sexualisée — la souffrance de l'autre devient source d'excitation —, plus planifiée, plus instrumentale. Elle n'est pas suivie de culpabilité mais souvent de justification (« tu l'as bien cherché »).
Le noyau pervers de la violence
Glasser montre que ces deux types de violence peuvent coexister chez un même sujet, mais que leur proportion relative détermine largement le pronostic thérapeutique. La violence auto-conservatrice, parce qu'elle est traversée par l'angoisse et la culpabilité, est plus accessible au travail thérapeutique. La violence sadomasochiste, parce qu'elle est source de plaisir et intégrée à l'économie narcissique du sujet, résiste davantage au changement.
Fairbairn : la dépendance pathologique au mauvais objet
Ronald Fairbairn a proposé un modèle qui éclaire de manière saisissante la question, si fréquemment posée, de savoir pourquoi les victimes de violence conjugale restent dans la relation. La réponse de Fairbairn est contra-intuitive mais cliniquement vérifiée : l'enfant négligé ou maltraité ne devient pas moins dépendant de son parent — il devient plus dépendant.
Pour Fairbairn, théoricien de la relation d'objet, le besoin fondamental du nourrisson n'est pas la satisfaction pulsionnelle (comme le pensait Freud) mais la relation avec l'objet. Lorsque l'objet est « mauvais » — négligent, abusif, imprévisible —, l'enfant ne peut pas renoncer à lui (sa survie psychique en dépend) et ne peut pas le reconnaître comme mauvais (ce serait trop angoissant). Il intériorise alors la « mauvaiserie » de l'objet en la prenant sur lui : « ce n'est pas mon parent qui est mauvais, c'est moi qui suis mauvais. »
Ce lien au mauvais objet — que Fairbairn appelle le lien libidinal au mauvais objet — se caractérise par une dépendance d'autant plus intense que l'objet est insatisfaisant. Le sujet reste attaché au mauvais objet par un mélange de culpabilité (« c'est ma faute s'il me traite mal »), d'espoir (« si je suis assez bon, il changera ») et de terreur (« sans lui, je ne suis rien »). Ce modèle explique avec une précision clinique remarquable le vécu des victimes de violence conjugale, leur difficulté à partir, et leur tendance à revenir après chaque épisode violent.
Eiguer : emprise fonctionnelle et emprise régressive
Alberto Eiguer, figure majeure de la psychanalyse du couple en France, a approfondi la notion d'emprise dans les relations conjugales. L'emprise désigne le mouvement psychique par lequel un sujet cherche à exercer un pouvoir total sur l'autre, à le réduire à l'état d'objet maîtrisable, à supprimer son altérité.
Eiguer distingue deux formes d'emprise :
- L'emprise fonctionnelle : présente dans tout lien amoureux, elle correspond au besoin normal de s'assurer de la présence et de la fiabilité de l'objet. Elle est temporaire, réversible, et coexiste avec la reconnaissance de l'autre comme sujet. Tout couple connaît des moments d'emprise fonctionnelle — la demande de réassurance, le besoin de contrôler l'incertitude relationnelle — sans que cela soit pathologique.
- L'emprise régressive : elle est permanente, envahissante, et vise la destruction de la subjectivité de l'autre. Le partenaire sous emprise régressive est progressivement dépossédé de sa capacité de penser, de désirer, de décider par lui-même. Son monde interne est colonisé par les projections de l'autre. C'est dans cette forme d'emprise que s'inscrit ce qu'Eiguer et Racamier ont théorisé sous le nom de perversion narcissique.
Caillot et Decherf : le fantasme d'auto-engendrement
Jean-Pierre Caillot et Gérard Decherf ont proposé des concepts particulièrement éclairants pour comprendre les dynamiques familiales violentes. Leur notion de fantasme d'auto-engendrement désigne le fantasme selon lequel le couple — ou la famille — se serait engendré lui-même, sans dette envers les générations précédentes, sans inscription dans une filiation.
Ce fantasme est à l'œuvre dans ce qu'ils appellent le système anti-familial : une organisation défensive où le couple fonctionne comme un système fermé, coupé de l'extérieur, refusant toute influence tierce. Le couple violent se constitue souvent comme un tel système fermé : l'isolement social de la victime, le refus de toute intervention extérieure, la méfiance envers les institutions et la famille élargie participent de cette clôture narcissique qui est la condition même de l'emprise.
Le fantasme d'auto-engendrement a une fonction défensive : il protège contre l'angoisse de dépendance et la reconnaissance d'une dette envers les parents. Mais il a un prix : en coupant le couple de toute filiation, il le prive des ressources symboliques qui permettent de réguler la violence — la loi, la différence des générations, la référence à un tiers.
Implications pour la clinique
La compréhension psychanalytique de la violence conjugale ne conduit pas à un relativisme moral. Nommer les mécanismes inconscients n'est pas excuser la violence. Mais elle éclaire des dimensions que les approches exclusivement comportementales ou sociologiques laissent dans l'ombre :
- La compulsion de répétition qui fait que les victimes retournent vers des partenaires violents — non par « masochisme » au sens vulgaire, mais par fidélité inconsciente au lien au mauvais objet.
- Le rôle de l'identification projective dans le maintien du cycle violent — le partenaire violent a besoin de sa victime comme réceptacle de ses parties intolérables.
- La distinction entre violences réactionnelles (auto-conservatrices) et violences instrumentales (sadomasochistes), qui a des implications directes pour le pronostic et l'orientation thérapeutique.
- L'importance de ne pas travailler uniquement avec l'auteur ou uniquement avec la victime, mais de comprendre le système inconscient dans lequel les deux sont pris — même si la responsabilité de l'agir violent reste entièrement celle de l'auteur.
Le travail thérapeutique avec les couples violents — lorsqu'il est possible et que la sécurité de la victime est assurée — vise à dénouer les identifications projectives massives, à restaurer chez chaque partenaire la capacité de porter ses propres parties intolérables sans les évacuer dans l'autre, et à réintroduire la tiercéité dans un système qui l'a expulsée.