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Contenant-contenu dans le couple : la fonction alpha de Bion

D.G.

Bion et le modèle contenant-contenu

Wilfred Bion est l'un des penseurs les plus originaux de la psychanalyse post-kleinienne. Parmi ses nombreuses contributions, le modèle contenant-contenu (♀♂) constitue un paradigme d'une fécondité considérable, dont les applications à la clinique du couple se révèlent particulièrement éclairantes.

Bion élabore ce modèle à partir de l'observation du lien primaire mère-nourrisson. Le nourrisson, confronté à des expériences sensorielles et émotionnelles brutes qu'il ne peut pas encore penser — ce que Bion nomme les éléments bêta —, a besoin d'un objet capable de les recevoir, de les contenir et de les transformer en éléments pensables. Cet objet, c'est d'abord la mère, et la fonction qu'elle exerce est la rêverie (reverie).

La rêverie maternelle n'est pas la rêvasserie. C'est un état de réceptivité psychique par lequel la mère accueille les projections brutes de son enfant — sa terreur, sa faim, sa rage — et les transforme, par son propre travail psychique, en quelque chose de tolérable et de pensable. Le nourrisson projette la terreur de mourir ; la mère la reçoit, la métabolise, et renvoie à l'enfant une expérience transformée : « tu as faim, tu vas être nourri, tout va bien. »

La fonction alpha : transformer le brut en pensable

Ce processus de transformation est ce que Bion appelle la fonction alpha. Les éléments bêta — impressions sensorielles brutes, émotions non élaborées, fragments d'expérience non intégrés — sont transformés par la fonction alpha en éléments alpha : des unités de pensée utilisables pour rêver, se souvenir, symboliser. La fonction alpha est donc la condition même de la pensée : sans elle, le sujet est submergé par des éléments bêta qu'il ne peut qu'évacuer, par l'agir, le somatique ou l'identification projective pathologique.

Le conteneur (♀) est l'objet — mère, analyste, partenaire — qui offre sa fonction alpha pour transformer les éléments bêta projetés. Le contenu (♂) est l'ensemble des éléments bruts qui cherchent un conteneur. La relation contenant-contenu peut être symbiotique (mutuellement enrichissante), commensale (neutre) ou parasitaire (destructrice pour l'un ou les deux termes).

Le couple pensant : de la mère-nourrisson au lien conjugal

L'analogie entre la dyade mère-nourrisson et le couple amoureux n'est pas anodine. Dans les deux cas, l'intimité régressive du lien crée les conditions d'une dépendance émotionnelle profonde où chaque partenaire se retrouve, à certains moments, dans la position du nourrisson qui a besoin que l'autre contienne et transforme ce qu'il ne peut pas penser seul.

Des cliniciens comme Mary Morgan, Francis Grier et les Scharff ont systématisé l'application du modèle bionien à la thérapie psychanalytique de couple. Leur apport central est de montrer que le couple sain fonctionne comme un système de contenance mutuelle : chaque partenaire sert alternativement de conteneur pour les éléments bêta de l'autre.

Un homme rentre du travail submergé par une angoisse diffuse qu'il ne peut pas nommer. Sa compagne, par sa présence attentive — un regard, un geste, une parole qui ne cherche pas à « résoudre » mais à accueillir —, exerce une fonction de rêverie qui permet à cette angoisse brute de se transformer progressivement en quelque chose de pensable : « je me sens menacé dans mon poste, j'ai peur de ne pas être à la hauteur. » La compagne a servi de conteneur ; l'angoisse brute a été transformée en pensée articulée.

Grier : la « dot maligne » et le « fait sélectionné conjoint »

Francis Grier, dans son ouvrage majeur Oedipus and the Couple (2005), enrichit considérablement le modèle bionien appliqué au couple. Il introduit deux concepts particulièrement éclairants.

La dot maligne (malignant dowry) désigne l'ensemble des éléments bêta non transformés que chaque partenaire apporte dans le couple — les résidus d'expériences précoces non élaborées, les traumatismes non métabolisés, les angoisses archaïques qui n'ont jamais trouvé de conteneur adéquat. Chaque individu entre dans le couple avec cette « dot » inconsciente, et une grande partie de la dynamique conjugale consiste en la tentative — parfois réussie, parfois catastrophique — de faire transformer par le partenaire ces éléments bêta hérités.

Le fait sélectionné conjoint (joint selected fact), reprenant le concept bionien de selected fact, désigne le moment où le couple parvient à une compréhension partagée qui unifie des éléments jusque-là dispersés et confus. C'est un moment de cohérence émotionnelle et cognitive où les deux partenaires accèdent simultanément à une signification nouvelle de leur expérience commune. Ce moment est l'équivalent conjugal de l'interprétation mutative en analyse individuelle.

Quand la contenance échoue : les attaques contre le lien

Le modèle bionien éclaire aussi les pathologies du lien conjugal. Bion a décrit les attaques contre les liens (attacks on linking) comme un processus destructeur par lequel le sujet s'attaque non pas à un objet, mais à la capacité même de relier — de penser, de symboliser, de faire des connexions. Dans le couple, les attaques contre le lien prennent des formes spécifiques.

Le partenaire qui refuse systématiquement d'entendre la souffrance de l'autre, qui disqualifie ses émotions (« tu exagères toujours »), qui se mure dans le silence ou le sarcasme, attaque la fonction contenante du lien. Il détruit la possibilité même de la rêverie conjugale — cet espace où les éléments bêta pourraient être transformés. Le couple devient alors un système anti-pensée : au lieu de transformer les angoisses brutes en pensées, il les amplifie, les renvoie en écho, ou les évacue dans l'agir (violences, addictions, somatisations).

La relation contenant-contenu devient parasitaire lorsqu'un partenaire utilise l'autre comme réceptacle permanent de ses projections sans jamais exercer de fonction contenante en retour. L'un projette sans cesse sa détresse ; l'autre reçoit sans cesse sans pouvoir transformer. Le conteneur s'épuise, se remplit d'éléments bêta non transformés, et finit par devenir lui-même source d'éléments bêta — c'est le cercle vicieux de la décompensation conjugale.

La contenance mutuelle comme oscillation

Dans un couple suffisamment sain, la relation contenant-contenu n'est pas figée. Elle oscille : tantôt l'un est conteneur, tantôt l'autre. Cette oscillation est la signature d'une relation symbiotique au sens bionien — une relation où les deux termes s'enrichissent mutuellement, où le conteneur est transformé par l'acte même de contenir (il apprend quelque chose de l'expérience de l'autre), et où le contenu est transformé par l'expérience d'être contenu (il accède à une capacité nouvelle de penser).

Le tiers analytique comme conteneur du couple

En thérapie de couple, le thérapeute occupe une position analogue à celle de la mère dans le modèle bionien : il offre sa fonction alpha au couple. Il reçoit les projections brutes des deux partenaires — la rage, la désespérance, la confusion —, les contient dans son propre espace psychique, et les renvoie sous une forme transformée, pensable.

Mais le thérapeute ne contient pas seulement les éléments bêta de chaque individu : il contient les éléments bêta du couple lui-même — ces formations inconscientes du lien qui n'appartiennent en propre à aucun des deux partenaires. C'est cette capacité à contenir l'impensé du lien qui fait la spécificité — et la difficulté — de la thérapie psychanalytique de couple d'inspiration bionienne.

L'objectif ultime n'est pas que le thérapeute devienne le conteneur permanent du couple, mais qu'il restaure la capacité de contenance mutuelle des partenaires — qu'il leur rende la fonction alpha qu'ils avaient perdue ou qu'ils n'avaient jamais suffisamment développée ensemble. Le couple apprend ainsi à penser à deux ce qu'il ne pouvait pas penser seul.

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