Couples homosexuels et homoparentalité en psychanalyse
La psychanalyse face aux couples homosexuels : un tournant épistémologique
La relation entre psychanalyse et homosexualité a longtemps été marquée par une ambiguïté fondamentale. Si Freud lui-même, dans sa célèbre « Lettre à une mère américaine » (1935), affirmait que l'homosexualité « n'est assurément pas un avantage, mais ce n'est pas quelque chose dont on doive avoir honte, ce n'est ni un vice ni une dégradation », de nombreux psychanalystes post-freudiens — notamment dans la tradition nord-américaine — ont pathologisé l'homosexualité, la réduisant à un « trouble du développement » ou à une « fixation pré-œdipienne ».
Le tournant des années 2000-2020 a vu émerger une nouvelle génération de cliniciens psychanalytiques qui, sans renoncer aux outils métapsychologiques, les appliquent aux couples homosexuels avec un regard dépathologisant. L'ouvrage collectif de Daniel McCann, Same-Sex Couples and Other Identities (2021), marque un jalon important de cette évolution, en rassemblant les contributions de cliniciens de Tavistock Relationships travaillant avec des couples de même sexe.
Hertzmann et l'objet couple parental internalisé
Leezah Hertzmann a proposé un concept qui constitue peut-être la contribution la plus originale de la psychanalyse contemporaine à la compréhension des couples homosexuels : l'objet couple parental internalisé (internal parental couple object). Ce concept s'inscrit dans la tradition de la théorie des relations d'objet et de la thérapie psychanalytique de couple d'inspiration kleinienne.
L'idée centrale est la suivante : tout individu, quelle que soit son orientation sexuelle, internalise au cours de son développement un objet couple parental — une représentation inconsciente du couple formé par ses parents (ou figures parentales). Cet objet interne n'est pas une photographie fidèle du couple parental réel : il est coloré par les fantasmes, les projections et les identifications de l'enfant. Mais il constitue un modèle inconscient de ce qu'est un couple — de ce à quoi ressemble une relation intime, de ce qui est permis et de ce qui est interdit dans l'amour.
Or, pour la grande majorité des personnes homosexuelles, cet objet couple parental internalisé est hétérosexuel. L'enfant a grandi en observant (ou en fantasmant) un couple homme-femme. Lorsqu'il forme à l'âge adulte un couple de même sexe, il se trouve dans la position singulière de construire une relation qui ne correspond pas à son modèle interne.
Le travail psychique supplémentaire
Hertzmann montre que cette discordance entre l'objet couple parental internalisé (hétérosexuel) et le couple réel (homosexuel) génère un travail psychique supplémentaire que les couples hétérosexuels n'ont pas à accomplir. Ce travail consiste à :
- Se différencier de l'objet interne : construire un modèle de couple qui ne reproduit pas le modèle hétérosexuel internalisé, sans pour autant le rejeter en bloc.
- Négocier avec l'hétéronormativité internalisée : chaque partenaire porte en lui des traces de l'hétéronormativité ambiante — culpabilité, honte, sentiment de transgression — qui peuvent interférer avec la capacité d'investir pleinement le lien homosexuel.
- Créer un nouveau modèle : inventer les formes de la conjugalité, de la répartition des rôles, de la vie intime, sans pouvoir s'appuyer sur un modèle interne préexistant.
Ce travail supplémentaire n'est pas nécessairement pathologique — il peut au contraire être source de créativité et de liberté. Mais il constitue un défi narcissique spécifique dont le thérapeute de couple doit être conscient.
La scène primitive revisitée
La question de la scène primitive — le fantasme de la relation sexuelle parentale — se pose de manière spécifique pour les couples homosexuels. Dans la théorie classique, la scène primitive est hétérosexuelle : elle met en scène la complémentarité des sexes, la pénétration, la fécondation. L'enfant fantasme cette scène et s'y positionne — tantôt identifié au père, tantôt à la mère, tantôt exclu et observateur.
Christophe Joubert a montré comment la scène primitive se trouve revisitée dans les familles homoparentales. Lorsque deux femmes ou deux hommes forment un couple parental, l'enfant est confronté à une scène primitive qui ne correspond pas au modèle œdipien classique. Joubert explore comment cette configuration particulière mobilise des fantasmes originaux et des identifications spécifiques, sans que cela constitue nécessairement un obstacle au développement psychique de l'enfant.
La question n'est pas de savoir si la scène primitive homoparentale est « aussi bonne » que la scène primitive hétéroparentale — cette question est mal posée. L'enjeu est de comprendre quelles sont les ressources psychiques dont dispose l'enfant pour élaborer son Œdipe dans cette configuration, et comment le couple parental de même sexe peut offrir un espace suffisamment contenant pour cette élaboration.
Homoparentalité et PMA : défis narcissiques spécifiques
L'accès à la parentalité par la PMA (Procréation Médicalement Assistée) confronte les couples homosexuels à des épreuves narcissiques spécifiques qui méritent une attention clinique particulière.
Le trauma médical
Le parcours de PMA est souvent long, éprouvant, marqué par l'intrusion médicale dans l'intimité du corps et du couple. Les échecs successifs, les traitements hormonaux, les gestes médicaux invasifs constituent un traumatisme cumulatif qui atteint le narcissisme du couple. Le corps, au lieu d'être le lieu du plaisir partagé, devient un terrain d'interventions techniques. La conception, au lieu d'être le fruit de la rencontre intime, est médiée par des protocoles médicaux, des calendriers, des statistiques de réussite.
Le donneur comme tiers génétique, médical et symbolique
La présence d'un donneur (de sperme ou d'ovocytes) introduit un tiers dont le statut psychique est particulièrement complexe. Ce tiers est à la fois :
- Génétique : il apporte la moitié du patrimoine génétique de l'enfant, ce qui crée une asymétrie entre le parent biologique et le parent non biologique.
- Médical : il intervient via l'institution médicale, ce qui le place du côté de la technique et de l'anonymat (dans le cas du don anonyme).
- Symbolique : il représente, dans l'inconscient du couple, une figure dont la signification varie — tiers exclu, rival, bienfaiteur, figure paternelle ou maternelle substitutive, représentant de la norme hétérosexuelle.
La manière dont le couple élabore psychiquement la place du donneur est déterminante pour la qualité du lien conjugal et parental. Lorsque le donneur reste un impensé — lorsque sa présence symbolique est déniée ou banalisée —, il peut devenir un « fantôme » dans l'appareil psychique familial, une source de malaise non élaboré qui affecte le lien conjugal et la relation à l'enfant.
Le « berceau psychique » : une fonction indépendante de la configuration parentale
Les recherches cliniques convergent vers un constat essentiel : le berceau psychique — cette enveloppe contenante que le couple parental construit pour accueillir l'enfant — est une fonction psychique indépendante de la configuration sexuée des parents. Ce qui compte pour l'enfant n'est pas le sexe de ses parents, mais la qualité de leur appareil psychique conjugal : leur capacité à contenir les angoisses, à transformer les éléments bruts en expériences pensables, à maintenir un espace triangulé où l'enfant peut se développer.
Un couple homosexuel dont l'appareil psychique conjugal est suffisamment intégré, suffisamment contenant, suffisamment ouvert à la tiercéité, offre un berceau psychique aussi sécurisant qu'un couple hétérosexuel disposant des mêmes qualités. Inversement, un couple hétérosexuel dont le fonctionnement est dominé par le clivage, la projection massive ou le déni de la tiercéité offre un berceau psychique défaillant, quelle que soit sa « conformité » à la norme hétérosexuelle.
Implications pour la pratique clinique
Le travail thérapeutique avec les couples homosexuels exige du clinicien une double vigilance. D'une part, il doit être attentif aux dynamiques inconscientes communes à tous les couples — identification projective, collusion, réactivation œdipienne, transmission transgénérationnelle. D'autre part, il doit être conscient des spécificités liées à l'homosexualité : le poids de l'hétéronormativité internalisée, le travail psychique supplémentaire de construction d'un modèle de couple, les défis narcissiques de la PMA, la place du donneur comme tiers.
L'AIPCF (Association Internationale de Psychanalyse de Couple et de Famille) et les principales organisations professionnelles internationales s'accordent aujourd'hui sur le fait que la thérapie psychanalytique de couple s'applique à tous les couples, indépendamment de l'orientation sexuelle de leurs membres. Les outils métapsychologiques — identification projective, espace triangulaire, appareil psychique conjugal, transmission transgénérationnelle — sont des outils universels, dont l'application aux couples homosexuels enrichit la compréhension de la conjugalité humaine dans toute sa diversité.
Loin d'être une exception ou un cas particulier, le couple homosexuel constitue un révélateur de ce que tout couple doit accomplir : construire un lien intime à partir de deux histoires singulières, créer un espace psychique commun irréductible à la somme de ses parties, et négocier en permanence entre le besoin de reconnaissance et le respect de l'altérité.