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Henry Dicks et la personnalité conjugale conjointe

D.G.

Un psychiatre entre trois langues et trois cultures

Henry V. Dicks (1900-1977) est ne en Estonie, alors province de l'Empire russe, dans une famille balte-allemande. Parlant couramment anglais, russe et allemand, il s'installe en Grande-Bretagne ou il poursuit une carriere de psychiatre. Ce parcours multiculturel lui confere une sensibilite particuliere aux dimensions socioculturelles du lien conjugal, qu'il integrera plus tard dans son modele theorique. Durant la Seconde Guerre mondiale, il travaille au sein des services de renseignement britanniques ou il etudie la psychologie des prisonniers de guerre allemands. Mais c'est au sein de la clinique conjugale qu'il laissera son empreinte la plus durable.

Son rattachement au Tavistock Institute est determinant. Fonde en 1948 sous le nom de Family Discussion Bureau par Enid Balint, Lily Pincus et Alison Lyons, cet organisme deviendra le creuset mondial de la therapie psychanalytique de couple. C'est dans ce cadre institutionnel que Dicks developpe sa pensee clinique, nourrie par les travaux de l'ecole britannique des relations d'objet.

Marital Tensions : le texte fondateur de 1967

L'ouvrage Marital Tensions: Clinical Studies Towards a Psychological Theory of Interaction, publie chez Routledge en 1967, constitue l'acte de naissance de la therapie psychanalytique de couple en tant que discipline theoriquement fondee. Dicks y presente une serie d'etudes de cas cliniques a partir desquelles il construit progressivement un modele conceptuel de l'interaction conjugale. L'ambition est considerable : il s'agit de fournir a la clinique du couple un cadre theorique aussi rigoureux que celui dont disposait la cure individuelle.

Le livre synthetise plus de quinze annees de pratique clinique a Tavistock et propose une theorie de l'interaction maritale qui integre trois niveaux d'analyse distincts. Cette approche multi-niveaux constitue l'originalite majeure de la contribution de Dicks et permet de comprendre pourquoi certains couples, apparemment bien assortis selon les criteres conventionnels, se trouvent pris dans des conflits destructeurs, tandis que d'autres, en apparence mal apparies, entretiennent des liens profonds et durables.

Le modele a trois niveaux de l'interaction conjugale

Dicks organise sa theorie autour de trois niveaux qui operent simultanement dans toute relation conjugale :

  • Niveau 1 : les normes socioculturelles. Ce premier plan, conscient et explicite, concerne les valeurs partagees, les attentes liees a la classe sociale, la religion, l'education et les conventions culturelles. C'est le domaine des criteres que les partenaires invoquent le plus facilement pour expliquer leur choix mutuel : « Nous venons du meme milieu », « Nous partageons les memes valeurs ».
  • Niveau 2 : les normes personnelles conscientes. Ce plan intermediaire concerne les attentes individuelles relatives aux roles conjugaux, les ideaux personnels concernant le mariage, les modeles parentaux consciemment interiorises. Les desaccords a ce niveau sont generalement accessibles a la discussion et a la negociation.
  • Niveau 3 : les relations d'objet inconscientes. C'est le niveau decisif. Il renvoie aux relations d'objet internes, c'est-a-dire aux representations inconscientes de soi et de l'autre forgees dans les relations precoces. Ce niveau determine le choix du partenaire a travers un processus de « fit » inconscient : chacun reconnait dans l'autre un receptacle potentiel pour les parties clivees de son propre monde interne.

La decouverte centrale de Dicks tient en une formule : la qualite a long terme du mariage est principalement determinee par l'ajustement inconscient entre les systemes de relations d'objet internes des partenaires, et non par la compatibilite aux niveaux conscients. Un couple peut partager les memes valeurs et les memes attentes explicites tout en etant profondement en conflit au niveau inconscient — et inversement.

La personnalite conjugale conjointe : une entite psychique emergente

Le concept le plus novateur de Dicks est celui de personnalite conjugale conjointe (joint marital personality). Il ne s'agit pas d'une simple metaphore. Dicks postule l'existence d'une entite psychique emergente, differente et superieure a la personnalite de chacun des epoux. Le couple constitue, a ce titre, un systeme psychique autonome dote de sa propre economie defensive, de ses propres mecanismes de regulation et de sa propre logique inconsciente.

Cette personnalite conjointe se constitue par le jeu des identifications projectives croisees. Le mariage est, selon la formule devenue celebre de Dicks, « un etat d'identification projective mutuelle continue ». Chaque partenaire projette dans l'autre des parties clivees de son soi — les parties indesirables, reprimees ou non reconnues — et s'identifie reciproquement aux projections de l'autre. Ce double mouvement cree un systeme inconscient d'une grande stabilite, mais aussi d'une grande rigidite lorsqu'il se fige dans des configurations pathologiques.

L'heritage de Fairbairn et de Klein

Pour construire son modele, Dicks integre deux apports theoriques majeurs de l'ecole britannique. De W.R.D. Fairbairn, il retient le modele de la structure endopsychique : la division du moi en moi central (lie a l'objet ideal), moi libidinal (lie a l'objet excitant) et moi antilibidinal (lie a l'objet rejetant). Cette tripartition permet de comprendre comment le mariage peut devenir un « systeme ferme » ou chaque partenaire incarne, pour l'autre, l'une de ces figures d'objet interne. La libido est, dans la perspective de Fairbairn, fondamentalement « en quete d'objet » (object-seeking) plutot que « en quete de plaisir » : c'est la relation, non la satisfaction pulsionnelle, qui constitue le moteur premier du psychisme.

De Melanie Klein, Dicks emprunte le concept d'identification projective, introduit en 1946. Des parties du moi sont clivees puis mentalement placees dans un autre objet, a des fins defensives. Robert Young a qualifie ce mecanisme de « concept psychanalytique le plus fecond depuis la decouverte de l'inconscient ». Son application au couple permet de comprendre le phenomene clinique si frequent de la complementarite rigide : l'un est « le fort », l'autre « le fragile » ; l'un « le rationnel », l'autre « l'emotif ». Ces polarisations ne refletent pas les personnalites individuelles mais la distribution des projections au sein de la personnalite conjugale conjointe.

Implications cliniques et posterite

Le modele de Dicks a des consequences directes pour la pratique therapeutique. Si le couple constitue un systeme psychique autonome, alors le « patient » n'est ni l'un ni l'autre des partenaires, mais le lien lui-meme. Le therapeute doit developper ce que Mary Morgan appellera plus tard un « etat d'esprit de couple » (couple state of mind) : un regard clinique centre sur la relation comme entite a part entiere.

La therapie vise alors a identifier le systeme projectif, a renforcer la capacite de contenance de chaque partenaire et a soutenir la reintegration des parties projetees. Il ne s'agit pas de supprimer les projections — elles sont constitutives du lien — mais de les rendre plus fluides, moins rigides, plus capables de circulation et de transformation.

L'influence de Dicks sur le champ est considerable. David Scharff note que l'oeuvre de Fairbairn constitue le point de depart de Bowlby (attachement), Dicks (mariage), Kernberg (personnalites severes) et Mitchell (theorie relationnelle). La tradition de Tavistock Relationships, qui a produit des figures comme Christopher Clulow, Mary Morgan et Francis Grier, s'inscrit directement dans la lignee de Dicks. En France, Jean-Georges Lemaire et Alberto Eiguer ont dialogue avec ce modele tout en developpant leurs propres conceptualisations du lien conjugal inconscient.

Un modele toujours actuel

Plus de cinquante ans apres sa publication, Marital Tensions reste un texte de reference. Sa pertinence tient a ce qu'il articule, avec une rigueur clinique exemplaire, les dimensions sociologiques, psychologiques et metapsychologiques du couple. Le concept de personnalite conjugale conjointe a ouvert la voie a toute une serie d'elaborations theoriques ulterieures : l'appareil psychique conjugal de Ruffiot, le contrat inconscient de Lemaire, le pacte denegatif de Kaes. Toutes ces constructions partagent une intuition fondamentale que Dicks a ete le premier a formuler avec autant de clarte : le couple est plus que la somme de ses parties, et c'est dans cet « en plus » que se joue l'essentiel de sa vie psychique.

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