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L'identification projective croisée : le cœur du couple

D.G.

Aux origines : Melanie Klein et le concept fondateur

L'identification projective est l'un des concepts les plus féconds de la psychanalyse post-freudienne. Introduit par Melanie Klein en 1946 dans son article Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, ce concept désigne un processus psychique par lequel le sujet, en phantasme, projette des parties de lui-même à l'intérieur d'un objet — et, ce faisant, s'identifie à cet objet ainsi modifié.

Pour Klein, l'identification projective est un mécanisme archaïque, caractéristique de la position schizo-paranoïde. Le nourrisson, incapable de tolérer l'ambivalence, clive son expérience en « bon » et « mauvais ». Les parties mauvaises — l'agressivité, l'envie, l'angoisse de persécution — sont projetées dans l'objet (le sein maternel), qui devient alors un objet persécuteur. Les parties bonnes sont également projetées, créant un objet idéalisé. Dans les deux cas, le sujet s'identifie à l'objet ainsi modifié : il vit dans l'objet, pas seulement avec lui.

Klein elle-même a principalement théorisé ce processus dans le contexte de la relation mère-nourrisson et du transfert analytique. C'est à d'autres qu'il reviendra d'en tirer les conséquences pour la vie conjugale.

Henry Dicks : le mariage comme identification projective continue

La transposition décisive de l'identification projective à la clinique du couple est l'œuvre d'Henry Dicks. Dans Marital Tensions (1967), Dicks propose une formule qui reste la pierre angulaire de toute la thérapie psychanalytique de couple : « le mariage est un état d'identification projective mutuelle et continue ».

Cette formule est d'une densité considérable. Elle signifie que le couple n'est pas simplement un lieu où deux individus vivent ensemble, communiquent et s'aiment (ou se détestent). Le couple est un système psychique dans lequel chaque partenaire projette continuellement dans l'autre des parties de son propre monde interne — et reçoit en retour les projections de l'autre.

Dicks montre que le choix amoureux lui-même est souvent déterminé par l'identification projective. Nous choisissons un partenaire qui est inconsciemment apte à porter nos projections — à incarner les parties de nous-mêmes que nous ne pouvons pas reconnaître comme nôtres. L'homme qui ne peut pas reconnaître sa propre vulnérabilité choisit une femme « fragile » dans laquelle il projette cette vulnérabilité. La femme qui ne peut pas assumer son agressivité choisit un homme « dominant » qui incarnera cette agressivité à sa place.

Le processus décomposé

Pour comprendre comment fonctionne l'identification projective croisée dans le couple, il est utile de décomposer le processus en ses étapes constitutives :

1. La projection

Le premier moment est celui de la projection proprement dite. Un partenaire évacue une partie de son monde interne — un affect insupportable, un désir inacceptable, un aspect clivé du soi — et le localise dans l'autre. Il ne s'agit pas d'une simple attribution (« tu es agressif ») mais d'une opération plus profonde : le sujet se défait d'une partie de lui-même en la mettant dans l'autre.

2. L'induction par pression interpersonnelle

Le deuxième moment — et c'est ici que l'identification projective se distingue de la simple projection — est l'induction. La projection ne reste pas un phantasme privé : elle exerce une pression interpersonnelle subtile sur l'autre, qui est poussé à se comporter conformément à ce qui lui est projeté. Le mari qui projette sa fragilité dans sa femme la traite effectivement comme fragile — il la surprotège, il prend les décisions à sa place, il minimise ses compétences. Sous cette pression, la femme tend à devenir effectivement plus fragile, plus hésitante, plus dépendante.

3. L'identification par les deux parties

Le troisième moment est l'identification réciproque. Le récepteur de la projection s'identifie à ce qui lui est projeté — il commence à se vivre comme fragile, agressif, incompétent, selon la nature de la projection. Mais le projecteur, de son côté, reste inconsciemment identifié à ce qu'il a projeté : il maintient un lien avec la partie de lui-même qu'il a évacuée, précisément à travers l'autre qui la porte désormais. C'est pourquoi il ne peut pas quitter l'autre sans risquer de perdre une partie de lui-même.

La valence : Bion et l'attraction initiale

Le concept de valence, introduit par Bion en 1961 dans Experiences in Groups, éclaire la question de l'attraction initiale entre les partenaires. La valence désigne la disposition inconsciente d'un individu à se combiner avec un autre pour former un système. Appliquée au couple, la valence explique pourquoi certains individus « s'emboîtent » psychiquement — pourquoi tel homme est irrésistiblement attiré par telle femme, alors qu'il reste indifférent à d'autres.

L'attraction initiale, dans cette perspective, est le signe d'une complémentarité projective. Les deux partenaires ont des valences réciproques : chacun est inconsciemment prêt à porter les projections de l'autre, parce que ce qui lui est projeté correspond à quelque chose qui existe déjà en lui, sous une forme latente. La femme « choisie » pour porter la fragilité du mari possède effectivement une dimension de fragilité — mais cette dimension, qui aurait pu rester discrète, est activée et amplifiée par la projection.

La personnalité conjugale conjointe

Le résultat du système d'identification projective croisée est ce que Dicks appelle la personnalité conjugale conjointe (joint marital personality). Il s'agit d'une organisation psychique qui émerge de l'interaction des deux mondes internes et qui possède ses propres caractéristiques — sa propre économie défensive, ses propres angoisses, ses propres modalités de fonctionnement.

Cette personnalité conjointe n'est pas la somme des deux personnalités individuelles : c'est une formation nouvelle, irréductible à ses composantes. Un même individu, avec un partenaire différent, constituerait une personnalité conjugale conjointe entièrement différente — parce que le système de projections réciproques serait différent.

La rigidification pathologique

L'identification projective croisée n'est pas en soi pathologique. C'est un processus normal, présent dans tout couple, qui constitue même le ciment inconscient du lien. Le problème survient quand le système se rigidifie.

Dans un couple fonctionnel, les projections circulent : les rôles ne sont pas figés, chaque partenaire peut alternativement porter différentes parties du système. Le mari peut être tour à tour le fort et le fragile, le rationnel et l'émotif. La flexibilité du système permet une élaboration progressive des contenus projetés.

Dans un couple pathologique, le système se fige. Les rôles deviennent rigides : l'un est toujours le fort, l'autre toujours le fragile. L'un est toujours le persécuteur, l'autre toujours la victime. Cette rigidification empêche toute élaboration et produit une souffrance croissante — mais les deux partenaires sont pris dans le système et ne peuvent pas en sortir seuls, parce que sortir du système signifierait reprendre les projections, c'est-à-dire affronter les parties de soi-même qu'ils ont passé des années à évacuer.

L'objectif thérapeutique

Le travail thérapeutique avec un couple pris dans un système d'identification projective rigidifié comporte trois temps :

Identifier le système

Le premier temps consiste à repérer le système projectif — à mettre en lumière les projections réciproques, les rôles assignés, les complémentarités inconscientes. Ce travail d'identification est déjà thérapeutique : nommer le système, c'est commencer à s'en dégager.

Renforcer la capacité de contenance

Le deuxième temps vise à renforcer la capacité contenante de chaque partenaire. Il ne s'agit pas de supprimer les projections — elles sont inévitables et même nécessaires — mais d'aider chaque partenaire à recevoir les projections de l'autre sans s'y identifier totalement, à les contenir sans les agir. Le thérapeute, ici, offre son propre appareil de contenance comme modèle : il montre qu'il est possible de recevoir des affects intenses sans être détruit par eux.

Soutenir la réintégration

Le troisième temps est celui de la réintégration. Chaque partenaire est aidé à reprendre à son compte les parties de lui-même qu'il avait projetées dans l'autre — à reconnaître sa propre fragilité, sa propre agressivité, sa propre dépendance. Ce processus est douloureux parce qu'il implique de renoncer à la position confortable de celui qui n'a pas de problème (puisque le problème est dans l'autre). Mais il est aussi libérateur : il permet à chaque partenaire de se sentir plus complet, moins dépendant de l'autre pour maintenir son équilibre psychique.

L'identification projective croisée reste, plus d'un demi-siècle après les travaux de Dicks, le concept le plus puissant dont dispose la psychanalyse pour penser ce qui se joue au cœur du lien conjugal. Sa compréhension est indispensable à tout clinicien qui travaille avec les couples.

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