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L'interfantasmatisation : le fantasme partagé du couple

D.G.

Un concept forgé par Didier Anzieu

Le concept d'interfantasmatisation a été introduit par Didier Anzieu en 1975, dans le cadre de ses travaux sur les groupes et les processus psychiques collectifs. Psychanalyste d'une créativité conceptuelle exceptionnelle — on lui doit notamment les notions de Moi-peau et d'enveloppe psychique —, Anzieu a posé avec ce concept une question fondamentale : que se passe-t-il quand des fantasmes individuels se rencontrent ?

Le fantasme, dans la théorie psychanalytique classique, est une production essentiellement individuelle. C'est un scénario imaginaire, principalement inconscient, dans lequel le sujet est présent et qui représente l'accomplissement d'un désir. Les fantasmes originaires (scène primitive, séduction, castration) structurent la vie psychique de chaque sujet depuis ses origines.

Mais que se passe-t-il quand deux sujets vivent ensemble, partagent un lit, une maison, des enfants, une histoire ? Leurs fantasmes restent-ils étanches, chacun rêvant dans sa bulle ? Ou bien se produit-il quelque chose de nouveau — une co-construction fantasmatique qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre mais aux deux ensemble ?

C'est cette seconde hypothèse qu'Anzieu défend en forgeant le concept d'interfantasmatisation.

De l'individuel au groupal

Anzieu développe d'abord ce concept dans le contexte des groupes. Dans Le groupe et l'inconscient (1975), il montre que tout groupe, dès qu'il se constitue, produit une activité fantasmatique collective. Les fantasmes individuels des membres du groupe ne restent pas parallèles : ils interagissent, se stimulent, s'emboîtent, se transforment mutuellement pour créer un ensemble fantasmatique partagé qui organise la vie inconsciente du groupe.

Ce processus n'est ni conscient ni volontaire. Il se produit à l'insu des participants, par un jeu de résonances et d'inductions réciproques. Un membre du groupe évoque un thème qui active chez un autre un fantasme latent ; ce fantasme, une fois activé, modifie les associations du premier ; un troisième membre est touché par résonance et apporte sa propre contribution fantasmatique — et ainsi de suite, dans un mouvement spiralaire qui finit par produire une formation fantasmatique collective irréductible aux fantasmes individuels de départ.

L'interfantasmatisation dans le couple

Appliqué au couple, le concept d'interfantasmatisation prend une densité particulière. Car le couple est le groupe le plus intime qui soit — le lieu où les fantasmes individuels sont les plus exposés, les plus activés, les plus susceptibles d'interagir.

L'interfantasmatisation conjugale se manifeste à plusieurs niveaux :

Le niveau sexuel

La vie sexuelle du couple est le lieu par excellence de l'interfantasmatisation. Ce qui se joue dans l'acte sexuel entre deux partenaires n'est pas la simple rencontre de deux corps : c'est la rencontre de deux mondes fantasmatiques. Chaque partenaire apporte dans la rencontre sexuelle ses propres fantasmes — ses scénarios, ses objets internes, ses zones érogènes investies — et ces fantasmes interagissent pour produire une expérience qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre.

Un couple développe au fil du temps un répertoire fantasmatique partagé — un ensemble de scénarios, de positions, de rythmes, de mots qui leur est propre et qui ne pourrait exister avec aucun autre partenaire. Ce répertoire est le produit de l'interfantasmatisation.

Le niveau narratif

Le couple construit aussi un récit partagé de son histoire — un mythe conjugal. « Comment nous nous sommes rencontrés », « la crise que nous avons traversée », « ce qui nous unit » — ces récits ne sont pas de simples descriptions factuelles. Ils sont des constructions fantasmatiques partagées qui donnent sens à l'expérience commune et organisent l'identité du couple.

Ces mythes conjugaux ont une fonction défensive et structurante. Ils protègent le couple contre l'angoisse de la discontinuité (nous avons une histoire, donc nous existons) et de l'arbitraire (notre rencontre n'est pas un hasard, elle a un sens). Mais ils peuvent aussi devenir rigides et pathologiques quand ils empêchent le couple d'intégrer de nouvelles expériences.

Ruffiot, Eiguer : les élaborations ultérieures

Le concept d'Anzieu a été repris et développé par plusieurs auteurs dans le champ de la psychanalyse du couple et de la famille :

André Ruffiot, dans ses travaux sur la thérapie familiale psychanalytique, a montré comment l'interfantasmatisation familiale s'organise autour de fantasmes fondamentaux — fantasmes de fondation, de destruction, de réparation — qui structurent l'inconscient familial comme une scène partagée où chaque membre joue un rôle déterminé.

Alberto Eiguer a articulé l'interfantasmatisation à sa théorie des trois organisateurs inconscients du couple. Pour Eiguer, l'interfantasmatisation est le processus par lequel les fantasmes individuels des deux partenaires — fantasmes œdipiens, narcissiques, archaïques — se nouent pour former un appareil psychique conjugal, une structure fantasmatique commune qui régule l'ensemble de la vie du couple.

Bion et la fonction contenante

La relation entre interfantasmatisation et le modèle contenant-contenu de Bion mérite d'être soulignée. Pour Bion, le développement psychique repose sur la capacité d'un contenant (d'abord la mère, puis l'analyste) à recevoir les projections du sujet, à les transformer par la rêverie et à les restituer sous une forme pensable.

Dans le couple, chaque partenaire peut fonctionner alternativement comme contenant et comme contenu. L'interfantasmatisation est précisément le processus par lequel les contenus projetés par chacun sont reçus, transformés et restitués par l'autre dans un mouvement de co-construction continue. Quand ce processus fonctionne bien, il produit une expansion de la capacité fantasmatique de chacun : le couple enrichit la vie psychique des deux partenaires.

Quand il dysfonctionne — quand l'un des partenaires ne peut pas contenir les projections de l'autre, ou quand les fantasmes individuels sont trop rigides pour interagir —, l'interfantasmatisation échoue et le couple fonctionne sur un mode appauvri, répétitif, stérile.

Le Moi-peau et les enveloppes psychiques du couple

Le concept de Moi-peau, autre grande invention d'Anzieu, a été transposé au couple par plusieurs auteurs, et notamment par Pierre Charazac. L'idée est que le couple, comme l'individu, possède une enveloppe psychique — une frontière symbolique qui le délimite, le contient et le protège.

Cette enveloppe conjugale a une double face :

  • Une face externe — tournée vers le monde social, elle distingue le « dedans » du couple (l'espace intime partagé) du « dehors » (le monde des autres). Elle protège l'intimité conjugale des intrusions
  • Une face interne — tournée vers les deux partenaires, elle délimite l'espace de chacun à l'intérieur du couple. Elle maintient la différenciation tout en assurant la communication entre les deux psychés

L'interfantasmatisation se déploie à l'intérieur de cette enveloppe. Elle est le tissu même dont l'enveloppe conjugale est faite — le maillage fantasmatique qui donne au couple sa consistance psychique.

Le contrat narcissique

La notion de contrat narcissique, développée par Piera Aulagnier dans le contexte de la relation parents-enfant, a été transposée au couple par plusieurs auteurs. Ce contrat désigne l'accord inconscient par lequel chaque partenaire s'engage à soutenir le narcissisme de l'autre — à lui renvoyer une image valorisée de lui-même, à confirmer son identité, à étayer son sentiment d'existence.

Le contrat narcissique est le socle sur lequel se construit l'interfantasmatisation. Sans un minimum de sécurité narcissique réciproque, les fantasmes ne peuvent pas circuler entre les partenaires : chacun reste enfermé dans sa propre bulle fantasmatique, trop menacé narcissiquement pour risquer l'exposition de son monde interne à l'autre.

Quand le contrat narcissique est solide, les partenaires peuvent se permettre de jouer avec leurs fantasmes — de les partager, de les transformer, de les enrichir mutuellement. L'interfantasmatisation devient alors un espace transitionnel, au sens de Winnicott : un espace de jeu créatif où la frontière entre le réel et l'imaginaire, entre le mien et le tien, peut être temporairement suspendue sans que cela soit menaçant.

Portée clinique

Le concept d'interfantasmatisation offre au clinicien un outil précieux pour comprendre ce qui se joue dans le couple au-delà des comportements observables et des conflits manifestes. Il permet de poser des questions cliniques essentielles :

  • Les deux partenaires ont-ils construit un espace fantasmatique commun, ou vivent-ils dans des mondes intérieurs parallèles ?
  • L'interfantasmatisation est-elle vivante et créative, ou figée et répétitive ?
  • Les mythes conjugaux sont-ils suffisamment souples pour intégrer les changements, ou sont-ils devenus des prisons ?
  • Le contrat narcissique tient-il encore, ou s'est-il effondré sous le poids des déceptions réciproques ?

En répondant à ces questions, le thérapeute peut accéder à la dimension la plus profonde de la vie de couple — celle où les fantasmes individuels se nouent et se dénouent dans un mouvement qui fait la richesse ou la pauvreté de la vie psychique conjugale.

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