Puget et Berenstein : le vinculo, l'irreductible du lien
Pichon-Riviere : le precurseur
Pour comprendre l'apport de Puget et Berenstein, il faut remonter a Enrique Pichon-Riviere (1907-1977), cofondateur de l'Association psychanalytique argentine (APA). Pichon-Riviere forge la teoria del vinculo — une « structure complexe qui inclut un sujet, un objet et leur interrelation mutuelle avec des processus de communication et d'apprentissage ». Ce concept etend les relations d'objet kleiniennes en incorporant la dimension interactionnelle externe. Pour Klein, la relation d'objet est essentiellement intrapsychique — elle se joue dans le theatre interne du sujet. Pichon-Riviere ouvre l'espace a une pensee du lien comme realite psychique autonome, ni reductible a l'un ni a l'autre des sujets qu'il relie.
C'est sur ce socle que se construira le psicoanalisis vincular, l'une des contributions les plus originales de la psychanalyse latino-americaine au champ du couple et de la famille.
Janine Puget : trois espaces psychiques et logiques heterologues
Janine Puget (decedee en 2022), Prix Sigourney 2011, est la figure centrale de cette ecole. Avec Isidoro Berenstein, elle publie Psicoanalisis de la Pareja Matrimonial (Paidos, 1988) et Lo vincular (1997), deux ouvrages qui fondent une approche radicalement nouvelle du couple.
La contribution majeure de Puget est la theorisation des trois espaces psychiques :
- L'espace intrasubjectif. C'est l'espace du sujet individuel, celui que la psychanalyse classique explore depuis Freud : fantasmes, pulsions, relations d'objet internes, histoire personnelle. Cet espace obeit a sa propre logique — celle de l'inconscient individuel, avec ses mecanismes de condensation, deplacement, refoulement.
- L'espace intersubjectif. C'est l'espace du lien a deux — le couple, mais aussi toute relation dyadique significative. Cet espace n'est pas la simple intersection de deux espaces intrasubjectifs. Il possede sa propre production inconsciente, ses propres formations psychiques, sa propre logique. C'est le lieu du vinculo proprement dit.
- L'espace transubjectif. C'est l'espace du social, du culturel, du politique. Il traverse les sujets et les liens sans etre reductible ni aux uns ni aux autres. Les ideologies, les croyances collectives, les traumatismes sociaux (dictatures, crises economiques, pandemies) operent dans cet espace et affectent le couple de l'exterieur, mais aussi de l'interieur, dans la mesure ou le social est interiorise par chaque sujet.
Les logiques heterologues
L'une des idees les plus fecondes de Puget est que ces trois espaces obeissent a des logiques heterologues — c'est-a-dire des logiques qui ne sont pas traduisibles les unes dans les autres. La logique de l'Un (intrasubjectif) n'est pas la logique du Deux (intersubjectif), qui n'est pas la logique du social (transubjectif). On ne peut pas expliquer integralement ce qui se passe dans un couple a partir de l'histoire individuelle de chacun des partenaires. Le lien produit du nouveau, de l'imprevisible, de l'irreductible.
Cette these a des consequences considerables. Elle signifie qu'une analyse individuelle, aussi approfondie soit-elle, ne peut rendre compte de l'ensemble de la vie psychique d'un sujet. Il y a toujours un reste — ce que le lien produit et que le sujet seul ne peut ni penser ni elaborer. La therapie de couple n'est donc pas une psychanalyse individuelle appliquee a deux personnes : elle vise un objet psychique specifique, le vinculo, qui obeit a sa propre logique.
Le principe inconscient d'incertitude
Puget introduit egalement le principe inconscient d'incertitude. Par analogie avec le principe d'incertitude de Heisenberg en physique quantique, elle postule qu'on ne peut observer simultanement les trois espaces psychiques avec la meme precision. Se concentrer sur l'intrapsychique fait perdre de vue l'intersubjectif, et inversement. Le clinicien doit accepter cette incertitude comme condition meme de son travail, plutot que de tenter de la reduire par un modele totalisant.
Isidoro Berenstein : imposicion et ajenidad
Berenstein (decede vers 2015) apporte deux concepts d'une grande portee clinique :
L'imposicion
Ce terme — difficilement traduisible en francais (« imposition » n'en rend que partiellement le sens) — designe la marque que l'autre impose au sujet independamment du desir du receveur. L'imposicion n'est ni transfert ni projection. Elle ne vient pas du passe du sujet mais de la presence actuelle de l'autre. L'autre m'affecte, me modifie, me marque d'une maniere que je n'ai pas choisie et que je ne peux pas entierement maitriser.
Ce concept rompt avec une vision purement projectionnelle du lien conjugal. Dans le modele classique (Dicks, Klein), le partenaire est essentiellement un ecran de projection : je vois en lui ce que mes objets internes me dictent de voir. Pour Berenstein, il y a dans le lien une dimension d'imposicion irreductible a la projection : l'autre est aussi ce qu'il est, et non seulement ce que j'en fais. Cette realite de l'autre me contraint, me surprend et me transforme.
L'ajenidad
L'ajenidad (du espagnol ajeno, « etranger a soi ») designe l'alterite irreductible de l'autre. L'autre n'est jamais entierement connaissable, jamais entierement assimilable a mes categories psychiques. Il reste en partie ajeno — etranger, opaque, resistant a la comprehension. L'ajenidad n'est pas un obstacle a la relation : elle en est la condition. C'est parce que l'autre est irreductiblement autre que le lien est vivant, qu'il produit du nouveau, qu'il subjectivise.
Berenstein developpe egalement le concept d'interference — un mecanisme qui va au-dela du transfert. La ou le transfert repete le passe dans le present, l'interference est l'effet de la presence actuelle de l'autre sur le sujet, un effet qui ne se reduit pas a la repetition mais qui ouvre sur du nouveau.
Le vinculo : un objet psychanalytique autonome
L'apport decisif de l'ecole argentine tient dans cette affirmation radicale : le vinculo est irreductible a la somme des deux psyches individuelles. Il constitue un objet psychanalytique autonome, dote de :
- Sa propre logique inconsciente, distincte de celle de chacun des partenaires.
- Sa propre production psychique : le vinculo genere des formations (fantasmes partages, mythes conjugaux, affects communs) qui n'appartiennent ni a l'un ni a l'autre.
- Sa propre fonction subjectivante : etre en lien avec un autre me constitue comme sujet d'une maniere qui m'est inaccessible dans la solitude.
Cette position distingue l'ecole argentine de l'ecole britannique de Tavistock. Pour Dicks, le couple est un systeme d'identifications projectives croisees — c'est-a-dire, en derniere analyse, un jeu entre deux mondes internes. Pour Puget et Berenstein, le lien est plus que ce jeu : il est une realite psychique sui generis, qui ne se laisse pas ramener aux dynamiques intrapsychiques.
L'ancrage institutionnel
L'ecole du vinculo s'appuie institutionnellement sur deux organisations argentines majeures : l'AAPPG (Asociacion Argentina de Psicologia y Psicoterapia de Grupo) et l'APdeBA (Asociacion Psicoanalitica de Buenos Aires). Ces institutions ont assure la formation de generations de cliniciens du lien et ont favorise un dialogue fecond avec les ecoles europeennes, notamment francaise et italienne.
Le rayonnement international de cette ecole est considerable. La revue Psicoanalisis de las Configuraciones Vinculares diffuse ses travaux dans tout le monde hispanophone. La collaboration avec les chercheurs francais (Kaes, Eiguer) a produit des croisements theoriques feconds, ou les concepts de pacte denegatif, d'appareil psychique conjugal et de vinculo se sont mutuellement enrichis.
Une pensee du present et de l'inattendu
La temporalite de l'ecole argentine se distingue nettement de celle de l'ecole britannique. La ou Tavistock privilegie l'axe passe-present (les relations d'objet precoces se repetent dans le couple actuel), l'ecole du vinculo insiste sur le present et sur la nouveaute que le lien est capable de produire. Le couple n'est pas seulement le lieu de la repetition : il est aussi le lieu de l'imprevu, de la surprise, de la creation psychique. C'est en acceptant l'ajenidad de l'autre — son alterite irreductible — que le sujet s'ouvre a cette dimension creatrice du lien, au-dela de la simple reproduction du passe.