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Rene Kaes et le pacte denegatif : ce que le couple ne veut pas savoir

D.G.

Le theoricien de l'appareil psychique groupal

Rene Kaes (1934-2020) est l'un des penseurs les plus influents de la psychanalyse francaise de la seconde moitie du XXe siecle. Sa contribution majeure est d'avoir etendu la metapsychologie freudienne au-dela du sujet individuel, vers les formations psychiques groupales. Son ouvrage fondateur, L'appareil psychique groupal (Dunod, 1976), pose l'hypothese qu'un groupe — et par extension un couple — produit un appareil psychique specifique, distinct de la somme des appareils psychiques individuels qui le composent.

Cette intuition sera prolongee par Andre Ruffiot, qui forge le concept d'appareil psychique conjugal, et par Jean-Pierre Caillot et Gerard Decherf, qui l'appliquent a la famille dans Psychanalyse du couple et de la famille (1989). Mais c'est Kaes qui fournit le socle theorique en montrant que le lien — tout lien humain durable — exige un travail psychique specifique dont la fonction est a la fois de relier et de defendre.

Le pacte denegatif : definition d'un concept central

Le concept de pacte denegatif, introduit par Kaes en 1985 et developpe dans Les alliances inconscientes (Dunod, 2009), constitue sa contribution la plus decisive a la clinique du couple. Il le definit comme un « accord inconscient sur l'inconscient conclu pour que la continuite des investissements et des benefices lies a la subsistance de la fonction des Ideaux communs soit assuree ».

Le pacte denegatif n'est donc pas un simple mecanisme de defense individuel transpose au couple. C'est une formation psychique intersubjective : il n'existe que dans et par le lien. Il suppose un accord — non pas delibere, mais inconscient — entre les partenaires sur ce qui doit rester hors du champ de la conscience commune. Son objet n'est pas un contenu specifique mais un travail du negatif : il organise activement le non-savoir partage.

La double polarite du pacte

Kaes insiste sur la double polarite du pacte denegatif. Celui-ci opere simultanement sur deux versants :

  • Versant organisateur. Le pacte structure le lien en organisant les representations qui satisfont les desirs et soutiennent les Ideaux communs. Il delimite ce qui peut etre pense, dit et partage au sein du couple. A ce titre, il est constitutif du lien : sans un certain accord sur ce qui fait sens et ce qui ne doit pas etre questionne, aucune relation durable n'est possible.
  • Versant defensif. Le pacte organise ce qui sera refoule, denie ou rejete. Il delimite les zones d'ombre du lien — les contenus psychiques que le couple s'engage implicitement a ne pas connaitre. C'est le prix du lien : « Le prix du lien est precisement ce qui ne peut etre discute entre ceux qui y sont lies. »

Cette formulation est d'une grande force clinique. Elle permet de comprendre pourquoi certains sujets sont si charges dans un couple — non pas parce qu'ils sont objectivement importants, mais parce qu'ils touchent au pacte denegatif et menacent de reveler ce que le couple a convenu de ne pas savoir.

Trois types d'alliances inconscientes

Kaes situe le pacte denegatif dans une typologie plus large des alliances inconscientes. Il en distingue trois types, classes selon leur fonction psychique :

Les alliances structurantes

Ce sont les alliances necessaires a la constitution du lien et a la subjectivation de chacun des partenaires. La plus importante est le contrat narcissique, concept forge par Piera Aulagnier (1975) et repris par Kaes (1993). Ce contrat prevoit que chaque membre du groupe (ou du couple) est pre-investi narcissiquement par l'ensemble comme future voix — c'est-a-dire comme porteur et transmetteur des valeurs, des ideaux et des recits qui fondent l'identite commune. En echange, le sujet recoit un echafaudage narcissique qui le soutient dans sa propre cohesion identitaire.

Le contrat narcissique est structurant dans la mesure ou il cree les conditions de l'appartenance. Mais il a un cout : le sujet doit renoncer a une part de sa singularite pour s'inscrire dans la chaine signifiante du couple.

Les alliances metadefensives

C'est ici que se situe le pacte denegatif proprement dit. Ces alliances ne sont pas simplement defensives (au sens ou chaque individu mobiliserait ses propres defenses) mais metadefensives : elles organisent la defense a un niveau superieur, celui du lien lui-meme. Le pacte denegatif est une defense du lien, par le lien, pour le lien.

Le contrat inconscient de Jean-Georges Lemaire se situe au meme niveau : il specifie la division des roles defensifs et le renforcement mutuel du refoulement. Kaes et Lemaire convergent sur un point essentiel : le couple ne se maintient que par un travail actif de non-savoir partage. Ce qui differe, c'est l'accent theorique : la ou Lemaire insiste sur la dimension narcissique et defensive, Kaes met en avant la dimension negative — le travail du negatif comme condition de possibilite du lien.

Les alliances alienantes

Ce troisieme type d'alliance ne structure plus le lien mais l'asservit. Les contrats pervers, les pactes de deni (ou le deni porte non sur un contenu representable mais sur la realite elle-meme), les communautes de deni enferment les partenaires dans un systeme ou la subjectivation de chacun est sacrifiee au maintien du lien a tout prix. L'alliance alienante detruit ce qu'elle pretend proteger : le sujet est consume par le lien au lieu d'etre porte par lui.

Ce que le couple convient de ne pas savoir

Quels sont les contenus typiques du pacte denegatif dans un couple ? Kaes ne fournit pas de liste — ce serait contradictoire avec le concept meme — mais la clinique permet d'identifier certaines configurations recurrentes :

  • L'histoire traumatique d'un des partenaires (abus, abandons, deuils non elabores) que le couple convient implicitement de ne pas aborder.
  • Les desirs incompatibles avec l'Ideal conjugal partage (desirs d'autonomie radicale, attirance pour un tiers, fantasmes inavouables).
  • Les dimensions transgeneration nelles qui menacent l'identite du couple (secrets de famille, filiations problematiques, loyautes conflictuelles).
  • La dimension mortifere du lien lui-meme — le fait que le couple, en tant que systeme, peut detruire autant qu'il peut soutenir.

Le pacte denegatif ne fait pas disparaitre ces contenus. Il les maintient dans un espace intermediaire — ni pleinement refoules (car ils produisent des effets), ni pleinement conscients (car ils sont actifs dans le non-dit). Ils se manifestent par des symptomes : repetitions, actes manques, passages a l'acte, somatisations, crises apparemment inexplicables.

Implications pour la therapie de couple

Le concept de pacte denegatif modifie profondement la posture du therapeute. Celui-ci ne se situe pas face a deux individus dont il faudrait faciliter la communication, mais face a un systeme organise par des alliances inconscientes dont certaines sont structurantes et d'autres alienantes. Le travail therapeutique consiste alors a identifier la nature des alliances a l'oeuvre, a distinguer ce qui releve du contrat narcissique necessaire de ce qui releve du pacte denegatif rigidifie, et a creer les conditions pour que certains contenus negatives puissent etre progressivement elabores sans que le lien s'effondre.

Ce travail exige du therapeute une attention soutenue a ce qui ne se dit pas dans la seance — aux silences, aux evitements, aux changements de sujet, aux alliances entre les partenaires pour detourner l'attention d'un point sensible. Le pacte denegatif se manifeste dans la therapie par sa resistance a etre revele : le couple mobilise ses defenses conjointes pour proteger ce qu'il a convenu de ne pas savoir.

Kaes, en revelant la structure negative du lien, a donne a la clinique du couple un outil conceptuel d'une puissance remarquable. Le couple ne se definit pas seulement par ce qu'il partage, mais aussi — et peut-etre surtout — par ce qu'il s'engage a ne pas connaitre. C'est dans cette zone d'ombre que se jouent les enjeux les plus profonds de la vie conjugale.

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