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L'espace triangulaire de Britton et le couple

D.G.

Britton et l'espace triangulaire

Ronald Britton, psychanalyste kleinien contemporain, a proposé l'un des concepts les plus influents de la psychanalyse moderne : l'espace triangulaire. Dans un texte devenu classique — « The Missing Link: Parental Sexuality in the Oedipus Complex » (1989) —, Britton formule une idée d'une simplicité et d'une puissance considérables :

« Si le lien entre les parents perçu dans l'amour et la haine peut être toléré dans l'esprit de l'enfant, celui-ci est récompensé par un prototype de relation objectale dans laquelle il est témoin et non participant. Une troisième position s'ouvre alors, à partir de laquelle les relations d'objet peuvent être observées. C'est ce que j'appelle l'espace triangulaire. »

L'espace triangulaire n'est pas simplement la situation œdipienne classique — le triangle père-mère-enfant. C'est un espace psychique interne, une capacité mentale acquise grâce à l'élaboration de l'Œdipe : la capacité de se tenir dans une troisième position d'où l'on peut observer une relation entre deux objets sans y être directement impliqué.

La troisième position : condition de la pensée

Pour Britton, la troisième position est rien de moins que la condition de la pensée réflexive. Penser, au sens plein du terme, c'est pouvoir se retirer momentanément de l'expérience immédiate pour l'observer depuis un autre point de vue. C'est pouvoir dire : « je suis en train de vivre ceci, et je peux l'observer. » Cette capacité d'auto-observation est le fruit de l'espace triangulaire : l'enfant qui a pu tolérer la scène primitive — le lien entre ses parents dont il est exclu — acquiert la possibilité de se positionner comme observateur de ses propres expériences relationnelles.

L'application au couple est immédiate et profonde. Un couple mature est un couple où chaque partenaire est capable d'accéder à la troisième position par rapport à la relation elle-même. Il peut, à certains moments, se retirer de l'immédiateté affective du lien pour observer ce qui se passe entre eux — avec curiosité plutôt qu'avec terreur. Cette capacité est essentielle pour la résolution des conflits, la compréhension mutuelle et la créativité relationnelle.

Quand l'espace triangulaire s'effondre

Les pathologies du couple peuvent être lues comme des effondrements de l'espace triangulaire. Lorsque l'un des partenaires ne tolère aucune tiercéité — aucune différence de perspective, aucun regard extérieur, aucun espace de recul —, le couple est enfermé dans un fonctionnement binaire, dyadique au sens pathologique : tout est immédiat, fusionnel, sans recul possible. Le moindre désaccord devient une menace existentielle, car il n'existe aucune position tierce d'où il pourrait être observé et pensé.

Britton montre que cette intolérance à la tiercéité est liée à un Œdipe non résolu : le sujet n'a pas pu tolérer la scène primitive, n'a pas pu accepter que ses parents aient un lien dont il est exclu, et reste prisonnier d'un fonctionnement dyadique où l'exclusion est vécue comme une catastrophe.

Grier et Oedipus and the Couple

Francis Grier, dans l'ouvrage collectif Oedipus and the Couple (2005), a rassemblé les contributions de plusieurs cliniciens de Tavistock Relationships pour montrer comment la pensée de Britton éclaire la clinique du couple. L'idée centrale est que le couple est un lieu de réactivation permanente de la scène œdipienne.

Chaque partenaire entre dans le couple avec un Œdipe plus ou moins résolu. La vie conjugale, par sa proximité et son intimité, réactive inévitablement les enjeux œdipiens : la rivalité, la jalousie, l'exclusion, le désir de possession exclusive, l'angoisse d'être remplacé. Lorsque les deux partenaires disposent d'un espace triangulaire suffisamment solide, ces réactivations peuvent être élaborées et deviennent source de croissance. Lorsque cet espace est fragile ou absent, elles déclenchent des crises majeures.

L'infidélité, par exemple, peut être comprise comme une tentative de recréer un triangle œdipien — avec un amant qui occupe la position du tiers exclu ou excluant. La jalousie pathologique traduit l'impossibilité de tolérer que le partenaire ait un lien avec un tiers — fût-ce un ami, un collègue, un enfant — sans que ce lien soit vécu comme une trahison catastrophique.

Ogden et le tiers analytique

Thomas Ogden a enrichi cette réflexion avec le concept de tiers analytique. Pour Ogden, la rencontre entre deux subjectivités — qu'il s'agisse de la rencontre analyste-patient ou de la rencontre conjugale — génère un troisième sujet intersubjectif qui n'est ni l'un ni l'autre, mais qui émerge de leur rencontre.

Ce tiers analytique est un sujet de l'entre-deux : il est co-créé, il appartient à l'espace intermédiaire, il possède sa propre vie psychique (rêves, fantasmes, affects) qui ne se réduit pas à la somme des contributions de chacun. En thérapie de couple, le tiers analytique est cette réalité psychique qui naît de la rencontre entre les deux partenaires et le thérapeute — un champ expérientiel nouveau où des significations inédites peuvent émerger.

Benjamin et la tiercéité intersubjective

Jessica Benjamin a proposé une conception de la tiercéité qui complète celles de Britton et d'Ogden. Pour Benjamin, la tiercéité n'est pas seulement un espace d'observation (Britton) ou une réalité intersubjective émergente (Ogden) : elle est une capacité relationnelle, la capacité de deux sujets de se reconnaître mutuellement comme sujets — et non seulement comme objets de satisfaction ou de frustration.

Benjamin distingue le tiers moral (la loi, la norme, le surmoi) du tiers de l'entre-deux (l'espace rythmique de la reconnaissance mutuelle). Dans le couple, la tiercéité au sens de Benjamin est cette expérience — souvent fugitive, toujours précieuse — où les deux partenaires parviennent à se reconnaître comme sujets désirants, irréductibles à l'image que chacun se fait de l'autre.

L'échec de la tiercéité conduit à ce que Benjamin appelle la relation de complémentarité : l'un domine, l'autre se soumet ; l'un accuse, l'autre se défend ; l'un a raison, l'autre a tort. La tiercéité est ce qui permet de sortir de cette impasse binaire — non pas en trouvant un compromis (solution symétrique), mais en accédant à un niveau de complexité supérieur où les deux perspectives coexistent sans se détruire.

Le thérapeute comme tiers : trois fonctions

En thérapie de couple, le thérapeute occupe une position de tiers qui recouvre en réalité trois fonctions distinctes, correspondant aux trois conceptions de la tiercéité que nous venons d'évoquer :

  • Le tiers œdipien (Britton) : le thérapeute réintroduit la triangulation dans un couple qui fonctionne sur un mode exclusivement dyadique. Sa simple présence comme témoin-observateur ouvre un espace tiers où les enjeux relationnels peuvent être regardés plutôt que seulement vécus.
  • Le tiers contenant (Ogden/Bion) : le thérapeute offre une fonction de rêverie au couple, contenant les éléments bêta projetés et les restituant sous une forme transformée, pensable. Il constitue un espace de reverie pour le couple.
  • Le tiers co-créé (Benjamin/Ogden) : le thérapeute participe à la constitution d'un nouveau champ de signification, un espace intersubjectif où des compréhensions inédites peuvent émerger — des compréhensions qui n'existaient dans l'esprit d'aucun des trois protagonistes avant la séance.

Vers une capacité triangulaire du couple

L'objectif de la thérapie est de développer chez le couple ce que l'on pourrait appeler une capacité triangulaire propre : la capacité de créer, en l'absence du thérapeute, un espace tiers interne d'où la relation peut être observée et pensée. Un couple qui a développé cette capacité peut traverser les conflits sans s'y perdre, tolérer les différences sans les vivre comme des attaques, et maintenir une curiosité pour l'autre même dans les moments de tension.

Cette capacité triangulaire est le signe le plus sûr de la maturité émotionnelle du couple — la preuve que l'Œdipe a été suffisamment élaboré pour que chaque partenaire puisse tolérer d'être, par moments, observateur de sa propre relation, sans que cette position d'extériorité soit vécue comme un exil ou une trahison.

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