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Eric Smadja : les trois réalités du couple

D.G.

Un psychanalyste intégrateur

Eric Smadja, psychiatre et psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP), est l'un des rares théoriciens français à avoir proposé une théorisation intégrative du couple. Là où la plupart des auteurs privilégient un angle — l'inconscient, la sexualité, l'attachement, le social —, Smadja tente de penser le couple dans sa multidimensionnalité, en articulant des niveaux d'analyse habituellement traités séparément.

Ses ouvrages principaux — Le couple et son histoire (Presses Universitaires de France), Couples et sexualité aujourd'hui, et ses nombreux articles dans la Revue française de psychanalyse — proposent un modèle structuré autour de trois réalités et de cinq organisateurs inconscients. Ce modèle, d'une grande rigueur conceptuelle, offre au clinicien une grille de lecture systématique de la vie conjugale.

Les trois réalités du couple

Pour Smadja, le couple n'est pas un objet simple. Il s'inscrit simultanément dans trois registres de réalité qui s'interpénètrent sans se réduire l'un à l'autre.

La réalité corporelle-sexuelle

La première réalité est celle du corps et de la sexualité. Le couple est d'abord une rencontre de deux corps — deux corps désirants, jouissants, souffrants. La sexualité n'est pas un « aspect » de la vie de couple parmi d'autres : elle est une dimension constitutive, irréductible, qui engage le sujet dans ce qu'il a de plus intime et de plus archaïque.

Smadja insiste sur le fait que la sexualité conjugale a ses propres lois, ses propres rythmes, ses propres crises — qui ne se réduisent pas aux dynamiques psychiques ou sociales du couple. Un couple peut bien fonctionner psychiquement et mal fonctionner sexuellement, ou inversement. La réalité corporelle-sexuelle a son autonomie relative.

La réalité socioculturelle : le « travail de couple »

La deuxième réalité est socioculturelle. Le couple n'existe pas dans un vide social : il est pris dans un réseau de normes, d'attentes, d'institutions, de modèles culturels qui déterminent en partie ce qu'est « être en couple ». Le mariage, la cohabitation, la parentalité, la division des rôles, les modèles de masculinité et de féminité — tout cela constitue un cadre socio-symbolique dans lequel le couple s'inscrit.

Smadja emprunte ici le concept de « travail » à Wilfred Bion pour parler du « travail de couple » — l'ensemble des opérations psychiques par lesquelles les partenaires transforment les matériaux bruts de leur expérience commune en quelque chose de pensable et de partageable. Ce concept de travail — au sens de work, non de labeur — permet de penser le couple comme un processus actif de co-construction, et non comme un état statique.

La réalité psychique et ses trois niveaux

La troisième réalité — la plus complexe — est la réalité psychique. Smadja la décompose en trois niveaux :

  • Le niveau intrapsychique individuel — le monde interne de chaque partenaire, avec ses objets internes, ses fantasmes, ses défenses, ses conflits propres
  • Le niveau interpsychique — l'espace de la relation, les processus de communication et d'échange inconscient entre les deux psychés (identification projective, résonance fantasmatique, systèmes défensifs partagés)
  • Le niveau transpsychique — ce qui traverse les deux psychés sans appartenir proprement à aucune d'elles : les transmissions transgénérationnelles, les mandats familiaux, les héritages inconscients que chaque partenaire apporte dans le couple

Cette triple articulation permet de dépasser l'opposition stérile entre approche individuelle et approche relationnelle. Le couple n'est ni la somme de deux individus ni une entité autonome flottant au-dessus des individus : il est le lieu d'articulation entre ces trois niveaux.

Les cinq organisateurs inconscients

La contribution la plus originale de Smadja est sans doute sa théorie des cinq organisateurs inconscients de la vie de couple. Ces organisateurs sont des matrices fantasmatiques qui structurent le lien conjugal depuis l'inconscient de chaque partenaire.

1. La dyade archaïque mère-enfant

Le premier organisateur est la relation précoce mère-enfant. Toute relation de couple réactive les traces mnésiques de cette relation première : les besoins de holding, de contenance, de nourriture affective, mais aussi les angoisses d'engloutissement, d'abandon, de dévoration. Le couple rejoue, dans un registre adulte, les drames archaïques de la symbiose et de la séparation.

2. Le complexe d'Œdipe

Le deuxième organisateur est le complexe d'Œdipe dans sa double forme — positive et négative, masculine et féminine. Le couple est le lieu où se rejouent les rivalités, les interdits, les désirs triangulaires qui ont structuré la psychosexualité infantile. La jalousie, la rivalité, le sentiment de culpabilité liée au plaisir — ces affects si fréquents dans la vie conjugale — trouvent leur source dans l'organisation œdipienne.

3. La puberté

Le troisième organisateur est le remaniement pubertaire. L'adolescence est un moment de réorganisation massive de la psychosexualité, où le corps change, où les identifications vacillent, où le sujet doit construire un rapport nouveau à son propre désir. Les traces de ce remaniement — la découverte de la génitalité, les premières amours, les expériences de rejet — restent actives dans la vie conjugale adulte.

4. L'entrée dans l'âge adulte

Le quatrième organisateur est le passage à l'âge adulte, avec les tâches développementales qu'il implique : séparation d'avec la famille d'origine, constitution d'un couple, engagement dans la parentalité, insertion professionnelle. Smadja montre que ces tâches, apparemment sociologiques, engagent des processus psychiques profonds — des renoncements narcissiques, des deuils, des réaménagements identificatoires.

5. Le complexe fraternel

Le cinquième organisateur est le complexe fraternel. Plus rarement pris en compte dans la théorie du couple, il joue pourtant un rôle considérable. La relation entre frères et sœurs — avec ses rivalités, ses alliances, ses jalousies, ses solidarités — constitue un modèle relationnel qui se réactive dans le couple. La question de la rivalité fraternelle (« est-ce que tu m'aimes autant que lui/elle ? ») et celle de la loyauté (« tu es de mon côté ou du leur ? ») traversent de nombreux conflits conjugaux.

Le concept de « travail de couple »

Smadja développe le concept de travail de couple comme processus essentiellement préconscient et inconscient par lequel les partenaires élaborent ensemble les tensions, les conflits et les crises de leur vie commune. Ce travail est l'analogue, au niveau du couple, du travail du rêve ou du travail du deuil chez Freud : une activité psychique silencieuse, continue, qui transforme les matériaux bruts de l'expérience en quelque chose de psychiquement assimilable.

Le travail de couple implique une dialectique permanente entre deux exigences contradictoires :

  • Le travail de couple proprement dit — qui pousse vers la construction d'un « nous », vers l'investissement du lien, vers le compromis et l'accommodation réciproque
  • Le travail individuel — qui pousse chaque partenaire vers l'affirmation de sa singularité, vers la réalisation de ses désirs propres, vers l'autonomie

Quand ces deux travaux sont suffisamment équilibrés, le couple fonctionne. Quand l'un domine l'autre — quand le « nous » écrase le « je » ou quand le « je » détruit le « nous » —, le couple entre en crise.

La crise des garants symboliques

Smadja articule sa réflexion clinique à une analyse sociologique du couple contemporain. Il observe que les garants symboliques traditionnels du lien conjugal — le mariage comme institution sacrée, la pression sociale, les normes religieuses, les rôles de genre assignés — se sont considérablement affaiblis. Le couple contemporain ne peut plus compter sur ces étayages externes : il doit trouver en lui-même les ressources pour se maintenir.

Cette fragilisation des garants symboliques a un double effet paradoxal. D'un côté, elle libère le couple des contraintes externes et permet une relation plus authentique, fondée sur le choix plutôt que sur l'obligation. De l'autre, elle fragilise le lien en le privant des supports externes qui le soutenaient. Le couple contemporain est à la fois plus libre et plus vulnérable que celui de ses grands-parents.

Le modèle intégratif d'Eric Smadja offre une grille de lecture d'une grande richesse pour penser cette situation. En articulant réalité corporelle, réalité socioculturelle et réalité psychique, en identifiant les cinq organisateurs inconscients qui structurent le lien, en théorisant le travail de couple comme processus dynamique, il propose au clinicien des outils conceptuels qui permettent de saisir la complexité du couple sans la réduire. C'est une contribution majeure à la pensée psychanalytique française du couple.

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